Samedi 9 juillet 6 09 /07 /Juil 00:22
- Par Juliette

 

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 « Ma grand'mère avait pour principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne va pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a tout le temps pour cela à Paris, qu'ils vous feraient perdre en politesses, en banalités, le temps précieux qu'il faut passer tout entier au grand air, devant les vagues ; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion était partagée par tout le monde et qu'elle autorisait entre de vieux amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction d'un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se contenta de détourner les yeux et eut l'air de ne pas voir Mme de Villeparisis qui, comprenant que ma grand'mère ne tenait pas à faire de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague. Elle s'éloigna, et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru s'approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s'être arrêté. »

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs

 

 La discrétion ce serait cette délicatesse de ne pas imposer sa vision du monde au premier innocent qui passe, de ménager dans notre espace de proximité une vision vierge, potentiellement constructible par nos gestes assemblés. L’homme qui, dans un bus ou dans un cinéma, abandonne obstinément son bras au contact du mien a déjà en tête tous les plans de son tyrannique bâtiment, il me projette dans son monde où tous les bras entrent en contact dans une négligence humide, il élit seul ce biais pour faire irruption dans un autre monde, le mien, sans s’interroger sur les pratiques qui y sont en vigueur. Son manque d’imagination caractérise son impolitesse, il limite jusqu’à mon éventail de réactions, j’ai soit à témoigner de mon agacement en lui confisquant mon bras soit à hocher la tête en lui concédant un contact. Pourrait-il dire de moi que je lui impose ma vision du monde lorsque je me réserve mon bras au lieu d’en envahir mes voisins ? Non, ma réserve n’est pas une initiative, elle n’est pas encore un geste et, par conséquent, elle conserve la possibilité du geste lorsque lui, entreprenant le contact, l’épuise et la fourvoie.

Lundi 14 mars 1 14 /03 /Mars 01:15
- Par Juliette

 

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« Mais que sommes-nous donc si nous avons l’obligation constante de nous faire être ce que nous sommes, si nous sommes sur le mode d’être du devoir être ce que nous sommes ? (...) Cette impossibilité n’est pas masquée à la conscience, elle est la gêne constante que nous éprouvons, elle est notre incapacité même à nous reconnaitre, à nous constituer comme étant ce que nous sommes, elle est cette nécessité qui veut que, dès que nous nous posons comme un certain être par un jugement légitime, fondé sur l’expérience interne ou correctement déduit de prémisses a priori ou empiriques, par cette position même nous dépassons cet être – et cela non pas vers un autre être : vers le vide, vers le rien. »
Jean-Paul Sartre, L’être et le néant

« Ce n'est pas seulement la vacuité des choses et des êtres qui blesse l'âme, quand elle est en proie à l'ennui ; c'est aussi la vacuité de quelque chose d'autre, qui n'est ni les choses ni les êtres, c'est la vacuité de l'âme elle-même qui ressent ce vide, qui s'éprouve elle-même comme du vide, et qui, s'y retrouvant, se dégoûte elle-même et se répudie. »
Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité

« Il y a des consciences qui, à de certains jours, se tueraient pour une simple contradiction, et il n’est pas besoin pour cela d’être fou, fou repéré et catalogué, il suffit, au contraire, d’être en bonne santé et d’avoir la raison de son côté. »
Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société

Dans l’impression de tourner à vide il y a cette abolition complète de l’importance de moments qui ne sont plus vraiment distingués ou conscients, il n’y a plus qu’un large temps flasque et assourdissant qui se déroule comme pour en finir, comme une attente que l’on accepterait de supporter au nom de la chose attendue. Mais parce que rien ne se manifeste finalement comme ayant été attendu l’angoisse point dans la torpeur et l’empêche de s’oublier, l’engourdissement n’a même plus le privilège d’une anesthésie stable, au milieu d’une insensibilité qui avait cru pouvoir exister les sens se réveillent et leur réveil est douloureux parce que pendant leur sommeil les opérations continuaient à vif. L’hébétude n’est pas une solution du point de vue déjà tatillon des sens mais ce qui l’interpelle n’est jamais qu’une exigence, c'est-à-dire le désir simplement directif d’être autre chose, d’être ailleurs, d’ouvrir les yeux, de bouger les bras, d’activer ses mouvements, mais sans offrir, ni aux uns ni aux autres, l’image positive de leurs objets, le contenu alternatif de leurs remuements. Ce qui a à se dessiner en creux de ce que nous ne voulons pas être n’est pas qu’un envers induit par l’endroit, il n’y suffirait pas, c’est un espace à construire, un lieu d’actes et de paroles qui doivent être façonnés, qui réclament une vertigineuse et désarmante faculté d’invention, une présence inhumaine de tous les instants.

Que reste-t-il de réel au milieu de nos humeurs, entre un jour où les choses s’incarnent et une période où elles se diluent ? Les variations de teinte des émotions ne se laissent jamais saisir que sur le mode de l’incompréhension : il y a un autisme des humeurs passées qui, confinées dans le formol du temps révolu, ne veulent plus répondre de leur cohérence ou des circonstances de leur naissance et qui par cet aplomb gagnent leur bien-fondé. Cet hermétisme fragmente et éparpille, il forge une nouvelle temporalité, celle d'une scène de théâtre où l'on observe revenir comme des acteurs consciencieux le prisme des humeurs qui colorent cycliquement nos perspectives, sans pouvoir faire autrement que donner raison et crédit à la plus extrêmement actuelle, à celle qui trône devant nous comme si elle avait supplanté les autres. On ne peut pas se saisir en guettant ses différences d’approche des moments parce que les moments ne s’approchent pas comme des mystères à cerner, ils se colorent, ils se colorent tant et si bien qu’ils semblent présentement toujours endosser leur teinte naturelle, objective. Il n’y a pas de tristesses passagères, il n’y a que des tristesses fondamentales que le projecteur de notre conscience décide ou non d’éclairer. Ce qui est dans l’obscurité existe toujours, toutes les cordes restent à mon arc, joies et tristesses sont toutes là et il y a de cette égale mais non indifférente disponibilité une lucidité vertigineuse à tirer, un élan de puissance qui doit pouvoir s’extraire des « catégories sentimentales du milieu ».

Mercredi 9 février 3 09 /02 /Fév 02:45
- Par Juliette

 

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« J’avais un ami qui était photographe, il n’était pas philosophe, il avait très peu lu, mais c’était un homme totalement dénué d’illusions. Quand je parlais avec lui, parfois j’avais l’impression d’être naïf. Et cet homme, à soixante ans, a épousé une jeune fille. Il a eu un enfant. Et je lui dis : « Mais enfin, vous qui n’avez aucune illusion sur rien, comment pouvez-vous faire une chose comme ça ? » Alors lui : « C’est comme ça, je me suis amouraché de cette femme... » Je trouve que ce qui est vraiment beau dans la vie, c’est de n’avoir absolument plus aucune illusion et de faire un acte de vie, d’être complice d’une chose comme ça, d’être en contradiction totale avec ce que vous savez. Et si la vie a quelque chose de mystérieux, c’est justement ça, que sachant ce que vous savez, vous êtes capables de faire un acte qui est nié par votre savoir. »
Cioran, Entretien avec Léo Gillet

 

« Si on parvenait à être conscient des organes, de tous les organes, on aurait une expérience et une vision absolus de son propre corps, lequel serait si présent à la conscience qu’il ne pourrait plus exécuter les obligations auxquelles il est astreint. Il deviendrait lui-même conscience et il cesserait ainsi de jouer son rôle de corps. »
Cioran, Ébauches du vertige

 

 

Connaître une personne c’est avoir tâtonné jusqu’à réussir à habiter l’omniscience qui abat l’imperméabilité de sa peau, une peau qui ne cache pas un contenu à dénicher mais une extrême similitude. Comprendre cette similitude c’est disposer l’autre comme un acteur aussi entier et déterminant que soi-même, la vague idée d’un autre appréhendé à mon image – ayant mes gestes, mes perceptions, mon soleil, mes rues – s’incarne, c'est-à-dire qu’il vient revêtir le sentiment de familiarité qui ne se diffusait jusqu’alors que dans les limites de l’intimité de ma chair : il acquiert une clarté qui n’abolit pas sa capacité à être étonnant mais qui le place enfin sur une longueur d’onde adéquate où peuvent être comprises ses singularités, parce qu’elles quittent l’hostilité de l’extériorité pour la douceur de la cohérence.


Il est allongé et il me parle, son regard ne se détourne pas par absence mais par étourdissement, comme s’il lui semblait trop pesant d’additionner à l’épaisseur d’une confidence la solennité du contact des yeux ; un jeu s’installe, je le fixe, il se soustrait. Je le dé-visage : je cherche dans son visage, dans la capitale de son corps, le siège de son lui, chaque centimètre est passé au crible comme source potentielle de ce que j’entends, de ce que je sens qu’il est, du contexte que l’instant suppose. Son visage en est défait, désassemblé, il quitte son unité tutélaire pour incarner un entrelacs d’émetteurs : ses yeux, sa peau parfois très légèrement burinée, l’ouverture rythmée et maîtrisée de ses lèvres, le repli insouciant de ses paupières. Ses yeux parlent le plus, ils sont à la fois partie et tout, en eux transpirent des émotions qui n’atteindront jamais d’autres parties plus farouchement isolées ; ainsi s’apeurent-t-ils lorsque la conscience du « jeu » émerge, lorsque le naturel de la situation est écorché par la possibilité de se la voir jouer, les yeux bifurquent pour ne pas trouver dans ceux qui leur font face le même sentiment, il en va de la solidité de tout instant, de la possibilité de stopper la dérision. Visiblement son regard s’apeure lorsque son glissement paisible sur un environnement interchangeable se saccade en des séquences qui sont toutes scrutées : la réflexivité se multiplie, en plus de se voir lui-même il se voit comme étant regardé par d’autres yeux qui devinent qu’il s’examine, il est mis à nu et se retrouve dépossédé de son avantage sur les autres quant à lui-même, de cette longueur d’avance qui est toujours une réflexivité supplémentaire. La parole est dévoilement, le dévoilement rend vulnérable parce qu’il abolit cette longueur d’avance ou d’écart qui constituait le fief imprenable de la subjectivité.
Mon visage est appuyé contre ma paume grande ouverte et l’inconfort de cette position se renforce avec la fragilité du moment : je sais qu’un mouvement peut le faire renoncer à ses phrases, que n’importe quel petit remuement peut instinctivement lui ordonner une diversion. Cette fixité incommode mais prudente se convainc de son utilité, comme si les conditions en présence au moment de sa prise de parole étaient une alchimie savante qui n’acceptait aucune retouche sans modifier en conséquence l’intégralité du résultat. Mais le jeu s’arrête là où l’authenticité commence, parce que la conscience d’une vraie liaison s’impose, parce qu'après le jeu du jeu le dialogue interpelle, il a le sérieux d'un partage qui, avec J.D., ne peut pas se cacher longtemps sous des artifices ; les mots sortent renforcés d'avoir été confrontés au souci d'eux-mêmes, il s'agit de se soucier du jeu pour anesthésier son anecdotisme, pour l'intégrer à un projet qui dépasse le repli qu'entraînerait son seul constat, il s'agit précisément de bâtir sainement sur ce souci.

Dimanche 2 janvier 7 02 /01 /Jan 23:47
- Par Juliette

 

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« Il n'y avait jamais eu d'explication entre Irène et lui. Ni avant ni après qu'elle fût partie. Elle avait attendu, pour partir, de se savoir indispensable. Sa patience avait été grande : elle avait attendu pour cela trois ans. Mais jamais rien n'avait été expliqué. Dès le début, quand il l'avait trouvée, cela avait été ainsi. Et ensuite, était-ce à cause de tant d'événements incompréhensibles ? il avait été dévoré du désir de comprendre : c'était peut-être ce désir qui l'avait attaché le plus à Irène. Il y avait eu des sortes de charnières dans leur vie, des points de moindre résistance : il aurait voulu savoir pourquoi ils avaient cédé. Peut-être aurait-il fallu, pour cela, remonter à l'enfance d'Irène, à ses jeux, à ses chagrins ? Maintenant il avait progressé. Il désirait toujours savoir, mais il avait appris la patience, il savait que ce savoir est l'œuvre du temps, de la réflexion, de l'amour - d'un amour différent, sans rien de commun peut-être avec la passion effrénée d'autrefois. Il songeait à la vanité des explications trop formulées, trop précises, quand il faut des volumes pour rendre compte d'une plainte, d'un soupir. »
La plage de Scheveningen, Paul Gadenne

 

« Défaire les formes, mais en garder juste ce qu'il faut pour ne pas sombrer dans la folie (en vie réelle) ou le chaos frénétique de l'informel (en peinture). »

Francis Bacon : logique de la sensation, Deleuze

 

Parfois on pourrait croire qu'il refuse de participer au moment, qu’il préfère le laisser entre nos mains pendant que doucement il fuit respirer son propre oxygène avant de revenir continuer l'apnée collective. Il y a de la superbe à refuser un poids sur ses épaules comme il y a de la violence à le déléguer, à se reculer dans sa chaise en croisant les bras, en se désolidarisant des mélanges incertains des mots et des idées des autres. Son recul est mystérieux parce que l'on peut très vite l'estimer plus profond que les écarts que nous nous voyons ponctuellement faire : il y a dans ses yeux qui regardent ailleurs des témoins lassés par des scènes qui se répètent, des répétitions vécues qui me font imaginer une distance irrémédiable, une adhérence à l'instant usée à force d'y avoir excessivement cru, à force d'avoir donné à l'immédiat l'importance d'une acmée continue.  L’excessivité un peu solennelle de la modélisation de son regard a un intérêt, l’intérêt de la projection, pouvoir lui soupçonner ce dégoût c’est croire en cette vision parfois écœurée des choses, c’est penser qu’elle a une légitimité, une justification solide, c’est donc déjà se laisser envahir par elle, adopter pour soi le regard que l’on prête peut-être exagérément à l’autre, faire confiance à ce point de vue parce qu’il est celui de l’autre tel qu’il semble le crier et tel qu’en fait nous voudrions le crier.

 

Je trouve chez lui les épaules pour supporter ce que je lis de son monde et ce que j’aimerais écrire dans le mien, sans que cette projection ne soit une chimère, non seulement parce que des adéquations émergent entre l’image projetée et la surface réceptrice, mais surtout parce que le lieu de cette rencontre n’est pas celui d’altérations potentielles, il ne devrait jamais s’agir de jouer le petit jeu de l’idéalisation qui traîne inévitablement derrière lui son lot de contre-rythmes car tout y est faux, ou plutôt tout y est prémâché, prêt-à-penser, prêt-à-parler, nos attentes en ce domaine sont trop souvent des formes instituées qui nous pétrissent à coup de marteau et nous imposent le monde tel qu’il n’est pas. Elles condamnent insatiablement à une insatisfaction due à la nature même des formes instituées, formes faillibles et parcellaires qui n’ont pas la cohérence de l’authenticité ; lorsque l’on arrive à leurs bords s’ouvre abruptement un désert ("le désert croît, malheur à celui qui protège le désert"), un gouffre où rien n’a été écrit, mâché ou pensé, nos pieds se meuvent si brutalement dans le vide qu’ils sont incapables d’une vigueur créatrice, ils sont anesthésiés par des béquilles qu’ils ont toujours employées et auprès desquelles ils s’empressent de retourner pour ne pas tomber. Ce qui se déchire dans l'enveloppe lisse de l'Image lorsque nos attentes prédécoupées ne trouvent plus d'écho c'est précisément cette découpe instituée à coup de marteau et si sa facticité devrait alors être dénudée sa perfidie consiste précisément à placer cette brèche sur le compte de l'autre, du manque, de l'insuffisance. Le cercle vicieux se dessine : aux portes du désert nous risquons de rebrousser chemin et de revenir inlassablement sur nos pas, en oubliant qu'ils nous mèneront toujours à la même impasse.

Lundi 8 novembre 1 08 /11 /Nov 04:23
- Par Juliette

 

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« La plupart des hommes ne supportent ni l'immobilité ni l'attente. Ils ne savent point s'arrêter. Ils vivent mobilisés : mobilisés pour l'action, pour le remuement, pour le plaisir, pour l'honneur. Et pourtant c'est seulement dans les instants où il suspend son geste ou sa parole ou sa marche en avant, que l'homme se sent porté à prendre conscience de soi. Ce sont les moments d'arrêt, les points d'arrêt, les stations, les stationnements qui favorisent le plus en lui l'attention à la vie, qui lui apprennent le plus. (...) Cette vie intérieure que nous méprisons, c’est pourtant par elle, c’est en sauvegardant au fond de soi un refuge, si humble soit-il, que l’homme peut arriver à se superposer à sa tâche, à son activité sociale, à lui-même. C’est en se distinguant qu’il se pose, et qu’il acquiert le droit de compter. Ce qu’il donne, il faut d’abord qu’il le fasse, qu’il le crée de sa substance, pour qu’il ne risque pas de donner ce qu’il s’est contenté de prendre ailleurs. C’est à cette condition qu’il sera réellement agissant et vivant. »
Paul Gadenne, Une grandeur impossible

Les premiers jours je me résolvais à assister aux assemblées générales étudiantes qui précédaient les blocages de la fac pour donner du relief aux gens qui s'engagent, pour unifier l’étrange incohérence entre l’image morne d’élèves plats assis en classe et celle de militants déambulateurs aux fortes potentialités vocales. Ces liens m’échappent toujours et face à l’organisation de ces mouvements dans la durée, à l’édification d’une motivation et d’une responsabilité collective, à la construction d’un discours grave, j’oscille entre un respect romantique et une exécration du remuement et des bruits. La caractéristique récurrente et donc très égalitaire des différents haussements de voix et des applaudissements qui les suivent c’est cette entêtante économie de la preuve que tous les discours chérissent et qui donne un pouvoir absolu aux joutes oratoires et à leurs dynamiques, très intéressantes à observer, lorsqu’une foule décide de huer plutôt que d’applaudir, et que ce basculement se joue sur une infinité d’éléments insaisissables. Aux absolues victimes qui réclament la liberté d’étudier répondent les apôtres du droit de grève, pour qui la mobilisation ne doit au fond demander de permission à personne, son existence garantissant seule sa légitimité. Ce n’est qu’au milieu d’une foule que l’on peut saisir la puissance de sa fièvre, l’immensité des compromis que fait chaque individu sans bien en prendre la mesure, lorsque son adhésion à un des serments vociférés exige que toutes les nuances soient effacées, le pouce se lève ou se baisse et le sens s’égare. J’observe T. qui applaudit solennellement les propos d’un garçon sur l’invasion du sécuritaire, assimilant toutes les institutions à des prisons et appelant à leur destruction par le feu dont naîtrait un terreau sain. Cet acquiescement n’est possible que noyé dans la foule, T. brûle d’un désir de communion, d’intensité du moment et du lien aux autres, il y a un orgasme de la clameur qui est attendu jusqu’à n’en plus pouvoir, tout ce tumulte qui nous échappe mais qui nous accueille ne semble pas avoir de limite de puissance, l’attente de l’explosion est une progression vers elle, la frénésie tâtonne le contour de ses propres limites, l’hystérie de la foule efface tout le reste, il n’y a plus que l’exaltation qui existe.

Les engagés qui passent à la tribune supportent sans sourciller le poids de centaines de regards mais même les plus forts connaissent l’ébranlement des premières secondes de l’intervention, quand momentanément l’orateur est en face de son ultime vulnérabilité, quand l’honnêteté de la nudité est encore là, avant les mots et les idées, le micro dans la main et le son qu’il va tout de suite falloir expulser de sa gorge. A force d’avoir oublié que les évidences trop évidentes n’ont jamais de sens je me retrouve perdue au milieu de « cette société qu’il faut changer », de ce « système injuste », de ce « droit d’étudier », de cette « démocratie » que l’on invoque pour recadrer un tableau absent. Je sens que rien ne se passe ici mais je comprends cette immense illusion divertissante, la foule et ses bruits semblent être un impact violent qui créera des fissures, chaque engagé veut croire à l'instant charnière et il y a quelque chose de rationnel à souhaiter ces bifurcations claires, vécues et distinctes, on ne veut plus de cette crasse et de cette lourdeur de la trop immobile vie intérieure, mais la vivacité de la fièvre cache sa vacuité et l'individu risque toujours de se faire prendre par ce vide qui le gagne et l'annule.

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