Mardi 3 novembre 2009
Par Juliette
Non décidément il n'y a rien à tirer d'un cours nul. Jusqu'à il y a une minute je me disais qu'au fond, tout était une question de discipline, que si l'on se contraignait à suivre, à relire, à épouser la nullité avec un minimum de recul, on pouvait parvenir à essorer le contenu du cours nul de tout son éventuel intérêt. C'est une phrase qui revient souvent, « tirer au maximum profit de X ». Même l'année dernière, je n'avais pas bien réalisé la nature de mon rejet de presque tous les cours, à force je pensais presque que c'était un luxe, ma manière moi d'être capricieusement libre, de bouder des choses qui avaient peut-être quand même un peu de saveur, puisque tout le monde s'y pliait sans douleur, mis à part le folklore ambiant de dolorisme. A la fac j'ai découvert la fin du temps des caprices, je n'ai plus personne à contredire ou à alarmer si je suis absente, quelle banalité de le dire mais je me suis responsabilisée, soit exactement ce que j'attendais dès la fin du lycée. Mais le rôle du cours nul est néanmoins immense, il s'agit de le dépasser rationnellement, de le trouver nul pour de bonnes raisons en somme, ce qui est personnellement bien plus fertile que s'acharner à tolérer la nullité. Même si bien sûr on la tolère, cette nullité, il ne s'agit pas de se lever et de claquer la porte à chaque cours, ce qui deviendrait ridicule, mais l'idée de dépasser le cours pendant le cours même est absolument stimulante. Assise au dernier rang d'une petite grande salle, j'entends résonner des citations de Kant un peu maladroitement édictées, derrière moi le bruit d'une craie qui heurte régulièrement le tableau de l'autre salle, séparée de la notre par une maigre cloison. Deux rangs devant moi sont assises S. et P., deux rangs devant elles sont assis A. et T., T. avec son pull rouge qui de temps en temps me permet de le repérer dans l'amphi. JM n'est pas là, c'est la deuxième fois qu'il rate ce cours, je ne sais pas trop pourquoi, je l'ai grondé sans conviction par sms, j'ai surtout peur qu'il ne vienne pas de la journée. Depuis quelques jours j'ai envie de lui demander d'être mon modèle photo, depuis une photo du fils de Sagan imitant la pose d'une vieille photo de sa mère, j'ai eu envie de faire la même avec JM, d'en tirer une série même, pourquoi pas.
Depuis la rentrée on a tous repéré un étudiant à la connerie très développée mais aussi assez subtile, une bêtise qui fait d'abord plaisir parce qu'elle n'est pas la bêtise banale et commune, mais qui très vite est beaucoup plus insupportable que si elle avait été banale, parce qu'elle s'ignore d'une part, parce qu'elle se faufile partout d'autre part. Situation originale puisque l'habitude veut que ça soit à l'intelligence d'être pénétrante. Je me suis solennellement fait la promesse de l'approcher avant la fin du semestre pour en savoir plus, ce jeune homme pourrait constituer un tournant formidable dans mon expérience intolérante de la pensée.
Difficile de mentionner toutes ces lettres anonymes, JM, S., P., A., T., sans rendre hommage à celui qui aura le droit ici d'avoir son prénom apparent de manière non amputée, Gabriel. Gabriel n'étant pas sur facebook j'ai bon espoir que ses loisirs ne consistent jamais à chercher des traces de sa présence sur des blogs de jeunes étudiantes. Et si le plus grand des hasards venaient à l'amener ici, j'en serais sois heureuse, soit dégoûtée, le tout dépendant de sa réaction à lui. J'ai très vite apprécié Gabriel, malgré ses Rayban wayfarer, d'abord grâce à sa voix, ensuite grâce à la tournure de ses interventions en cours, enfin grâce à son aisance physique accompagnée d'un style joliment classe. Notre amour était impossible car Gabriel s'est rapidement entouré d'un groupe d'amis que la raison universelle empêche de considérer comme de saines fréquentations quotidiennes, des gens à qui l'on se contente de faire la bise une fois par semaine. Le cours s'est maintenant dirigé sur Hegel, le néant contient l'être donc le néant est l'être et l'être est le néant, tout le monde jouit de son ignorance, ou plutôt de son incompréhension forcenée, c'est vraiment un phénomène de groupe, jouir collectivement de sa bêtise comme d'un état dont on ne veut pas sortir, on se complait en fait à partager tous le même état, la bêtise est quelque chose de très fédérateur. Entre deux personnes qui ne comprennent pas, qui ne savent pas, j'aurais toujours plus de respect pour celle des deux qui a honte de ne pas comprendre ou de ne pas savoir. L'adage « n'hésitez pas à m'interrompre si vous ne comprenez pas » est une fiction pédagogique qu'on a eu tendance à prendre trop au sérieux, alors que ce n'est pour le professeur qu'une manière de se rapprocher de ses élèves dans leur ignorance, un peu comme le politicien qui va serrer des paluches sur un marché. Je veux dire, ce n'est pas sérieux. J'ai oublié de continuer à parler de Gabriel, en fait je n'ai pas grand chose à ajouter, je l'idéalise sans grand contenu, lorsqu'on me demande de creuser j'en suis peu capable, et même quand je me force moi-même à creuser ça ne donne pas grand chose.
Je pense mourir eventually par la faute des pauses cigarettes quotidiennes de mes congénères. Si j'avais un peu d'esprit de sauvegarde je m'abstiendrais d'accompagner les autres se tuer à petit feu, mais en même temps rester dans la salle de cours pendant la pause c'est s'exclure de toute la vie sociale de la classe qui ne s'exprime jamais autant qu'en pause.
En descendant à l'instant en pause j'ai décidé de parler avec un type dont je ne connais toujours pas le nom alors que nous avons parlé à plusieurs reprises, ça serait un peu gênant de lui demander, j'ai déjà du lui demander en plus, il était en prépa à LLG et nous avons des connaissances en commun, il m'a donné l'indice de sa présence sur facebook, la chasse au jeune homme sans prénom a commencé, j'ai bon espoir. En discutant avec ce brillant anonyme, sous la pluie qui se cache, j'aperçois Murielle qui s'avance avec ce mi-sourire que je lui connais bien, mais que je ne pensais pas forcément constant, un sourire à la fois bienveillant et ironique, ça doit être le sourire du recul, de l'observation, un peu de contenance aussi, ou d'absence, un sourire qui témoigne que sa maîtresse est perdue dans ses pensées, et perdue même pas puisqu'elle reste en même temps attentive. Bref un sourire complexe. Quand je me poste devant elle elle a un petit sursaut d'étonnement et de retard, elle a sans doute appréhendé une silhouette s'approcher, se poster devant elle, sans identifier cette silhouette à moi, Juliette, mais en se disant que quand même, cette personne et son arrêt si proche n'étaient pas anodins. En remontant en cours je suis prise d'une vilaine quinte de toux, le genre de toux directement causée par l'aquarium passif de tabac que je viens de subir, le genre de moment qui donne envie de se mettre à fumer, histoire au moins d'être activement à l'origine du mal qui nous ronge. Pour autant j'aurais un peu la flemme de me prêter au jeu de l'addiction, c'est un effort de tous les instants que je ne suis pas prête à fournir. Je crois que je viens de rater un exposé brillant, l'heure est venue de me rattacher au cours, c'est aussi ça la chute quant à la nullité des cours, elle nous oblige à être présents pour actualiser sans cesse notre jugement, pour dépasser sans cesse le cours de manière rationnelle, si on s'autorise une absence on perd un peu en rationalité, on s'appuie sur une expérience plus vieille, moins justifiable. Par rapport à celui qui trouve le cours bon, et qui donc a tort, on perd en efficacité, avoir raison sans base empirique c'est toujours un peu difficile à faire valoir, même si fondamentalement on reste dans le vrai.





Ils ont dit :