Mercredi 9 février 2011
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Par Juliette
« J’avais un ami qui était photographe, il n’était pas philosophe, il avait très peu lu, mais c’était un
homme totalement dénué d’illusions. Quand je parlais avec lui, parfois j’avais l’impression d’être naïf. Et cet homme, à soixante ans, a épousé une jeune fille. Il a eu un enfant. Et je lui dis :
« Mais enfin, vous qui n’avez aucune illusion sur rien, comment pouvez-vous faire une chose comme ça ? » Alors lui : « C’est comme ça, je me suis amouraché de cette femme... » Je trouve que ce
qui est vraiment beau dans la vie, c’est de n’avoir absolument plus aucune illusion et de faire un acte de vie, d’être complice d’une chose comme ça, d’être en contradiction totale avec ce que
vous savez. Et si la vie a quelque chose de mystérieux, c’est justement ça, que sachant ce que vous savez, vous êtes capables de faire un acte qui est nié par votre savoir. »
Cioran, Entretien avec Léo Gillet
« Si on parvenait à être conscient des organes, de tous les organes, on aurait une expérience et une vision
absolus de son propre corps, lequel serait si présent à la conscience qu’il ne pourrait plus exécuter les obligations auxquelles il est astreint. Il deviendrait lui-même conscience et il
cesserait ainsi de jouer son rôle de corps. »
Cioran, Ébauches du vertige
Connaître une personne c’est avoir tâtonné jusqu’à réussir à habiter l’omniscience qui abat
l’imperméabilité de sa peau, une peau qui ne cache pas un contenu à dénicher mais une extrême similitude. Comprendre cette similitude c’est disposer l’autre comme un acteur aussi entier et
déterminant que soi-même, la vague idée d’un autre appréhendé à mon image – ayant mes gestes, mes perceptions, mon soleil, mes rues – s’incarne, c'est-à-dire qu’il vient revêtir le sentiment de
familiarité qui ne se diffusait jusqu’alors que dans les limites de l’intimité de ma chair : il acquiert une clarté qui n’abolit pas sa capacité à être étonnant mais qui le place enfin sur une
longueur d’onde adéquate où peuvent être comprises ses singularités, parce qu’elles quittent l’hostilité de l’extériorité pour la douceur de la cohérence.
Il est allongé et il me parle, son regard ne se détourne pas par absence mais par étourdissement, comme s’il lui semblait trop pesant d’additionner à l’épaisseur d’une confidence la solennité du
contact des yeux ; un jeu s’installe, je le fixe, il se soustrait. Je le dé-visage : je cherche dans son visage, dans la capitale de son corps, le siège de son lui, chaque centimètre est
passé au crible comme source potentielle de ce que j’entends, de ce que je sens qu’il est, du contexte que l’instant suppose. Son visage en est défait, désassemblé, il quitte son unité tutélaire
pour incarner un entrelacs d’émetteurs : ses yeux, sa peau parfois très légèrement burinée, l’ouverture rythmée et maîtrisée de ses lèvres, le repli insouciant de ses paupières. Ses yeux parlent
le plus, ils sont à la fois partie et tout, en eux transpirent des émotions qui n’atteindront jamais d’autres parties plus farouchement isolées ; ainsi s’apeurent-t-ils lorsque la conscience du «
jeu » émerge, lorsque le naturel de la situation est écorché par la possibilité de se la voir jouer, les yeux bifurquent pour ne pas trouver dans ceux qui leur font face le même sentiment, il en
va de la solidité de tout instant, de la possibilité de stopper la dérision. Visiblement son regard s’apeure lorsque son glissement paisible sur un environnement interchangeable se saccade en des
séquences qui sont toutes scrutées : la réflexivité se multiplie, en plus de se voir lui-même il se voit comme étant regardé par d’autres yeux qui devinent qu’il s’examine, il est mis à nu et se
retrouve dépossédé de son avantage sur les autres quant à lui-même, de cette longueur d’avance qui est toujours une réflexivité supplémentaire. La parole est dévoilement, le dévoilement rend
vulnérable parce qu’il abolit cette longueur d’avance ou d’écart qui constituait le fief imprenable de la subjectivité.
Mon visage est appuyé contre ma paume grande ouverte et l’inconfort de cette position se renforce avec la fragilité du moment : je sais qu’un mouvement peut le faire renoncer à ses phrases, que
n’importe quel petit remuement peut instinctivement lui ordonner une diversion. Cette fixité incommode mais prudente se convainc de son utilité, comme si les conditions en présence au moment de
sa prise de parole étaient une alchimie savante qui n’acceptait aucune retouche sans modifier en conséquence l’intégralité du résultat. Mais le jeu s’arrête là où l’authenticité commence, parce
que la conscience d’une vraie liaison s’impose, parce qu'après le jeu du jeu le dialogue interpelle, il a le sérieux d'un partage qui, avec J.D., ne peut pas se cacher longtemps sous des
artifices ; les mots sortent renforcés d'avoir été confrontés au souci d'eux-mêmes, il s'agit de se soucier du jeu pour anesthésier son anecdotisme, pour l'intégrer à un projet qui dépasse le
repli qu'entraînerait son seul constat, il s'agit précisément de bâtir sainement sur ce souci.