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Tension tragique : la nature humaine est intrinsèquement sa propre négation


http://img534.imageshack.us/img534/610/mcb.jpg
A sept heures cinquante-trois je m'assois dans l'amphithéâtre à côté d'un type que je viens de côtoyer dans le métro, la coïncidence l'amuse au point de sembler vouloir en parler, j'imagine en lui le sang chaud de l'expression et la puissance de la communication ne faire plus qu'un et bouillonner jusqu'à pouvoir exploser par des mots. Je garde un visage froid et j'observe son amusement se réduire progressivement, à mesure que ses petits coups d'œil lui confirment que l'occasion ne se présentera pas. Dix minutes plus tard il me prendrait même pour une dingue si je décidais soudain d'aborder le sujet, le hasard est un très éphémère prétexte de conversation. Arrivé sur l'estrade le professeur enlève son trench coat et réajuste la veste de son costume tout en rassemblant délicatement ses cheveux un peu déboussolés par le froid. Il parle de la crise sociale du VIIe siècle avant Jésus-Christ comme on essorerait un événement pour en tirer – au-delà des faits – des leçons générales. Comme il regarde peu ses notes et qu'il n'est pas habité par la fougue du jeune professeur qui redécouvre son cours je l'imagine être en train de cerner son public, relativement peu nombreux compte tenu de l'heure et de la matière. Peut-être a-t-il déjà des repères visuels, ce jeune homme au pull rouge à droite, ces deux commères trop maquillées à gauche, les étudiants studieux du premier rang... Chaque heure est généreusement rythmée d'une pause qui permet de remplir les caisses des machines à café du rez-de-chaussée, mais dès la deuxième fois les étudiants semblent assez révoltés de se voir ainsi gavés de caféine à leur insu. Après le cours je rejoins inutilement Gibert Joseph pour chercher un livre que je ne trouverai ni ne commanderai ; le principe de commande d'un livre est, en tout cas dans la mesure où il est peut-être facilement trouvable ailleurs, un réflexe provincial complètement inadapté à la structure parisienne et même un peu angoissant si l'on tombe dans le piège qu'il tend, puisque l'on se retrouve alors enchainé à un endroit qui compte beaucoup trop fermement sur vous pour venir chercher votre commande.

Le vendredi je découvre mes nouveaux chargés de travaux dirigés de droit pour le second semestre, de jeunes doctorantes dont la seule vue déçoit toutes les filles du groupe qui entraient avec curiosité dans la salle en espérant y trouver un brillant jeune homme qui leur aurait donné l'envie de se démarquer. L'une des doctorantes réprime chaque murmure collectif naissant par un coup de poing sur sa table, coup de poing qui fait taire la rumeur par surprise de l'incongruité du geste mais dont la donneuse de coups doit interpréter l'efficacité comme une preuve éclatante de son autorité innée. Elles donnent généralement l'impression d'être à une grande distance de leur tâche pédagogique, cet air blasé que l'on admet sur le visage d'une caissière dont l'activité quotidienne ne peut pas être fondamentalement satisfaisante mais qu'il est plus difficile de croire sur celui d'une jeune enseignante. En réaction j'imagine leur vie complètement structurée autour de leurs petits cours de la semaine, je les vois appeler leurs parents le soir pour annoncer le déroulé du premier cours, parler à leurs amis des visages immobiles du groupe, des questions idiotes, exagérer les comportements déroutants des élèves. A la fin du cours je bouscule toute ma rangée pour ne pas rejoindre Murielle trop en retard, je presse le pas et double certains lents maladifs dans le couloir jusqu'à recevoir son message d'annulation qui me fait brusquement stopper ma course et signifier aux doublés et autres bousculés – à grand renfort de soupirs – que quelque chose a changé et que non, ma vitesse n'avait pas pour seul prétexte le sadisme de passer devant les autres.

Pour le cours de droit européen j'investis une place d'où je peux espionner le cinquantenaire qui assiste à tous les cours : cheveux très blancs, ordinateur portable sur lequel il tape lentement et avec beaucoup de concentration, jusqu'à en oublier systématiquement la fin de la phrase dont il a réussi à écrire le début. Il regarde l'estrade sur laquelle s'agite le professeur féminin avec des yeux de jeune fille écoutant son charmant chargé de travaux dirigés, il sourit à outrance aux petites blagues pédagogiques et ne quitte plus son attitude d'homme foncièrement d'accord avec les prises de positions du professeur qui, indifférente, remue régulièrement la masse de ses cheveux bouclés. Plus tard je raconte à JM l'anecdote d'un autre vieux me tendant une clé USB pour que j'y copie mon cours de la semaine dernière, prétexte pour finalement me tenir la jambe en parlant de Michel Debré d'un ton qui aurait voulu me voir prendre des notes. A l'évocation de cet homme qui me « tient la jambe » le visage de JM se fige violemment tandis que son regard se porte sur ma jambe : « MAIS IL T'A TENU LA JAMBE ? »
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F
<br /> Je viens de découvrir votre blogue par le biais de celui du Voyage. A s'en tenir aux informations délivrées dans ce billet (Gibert, cours de droit européen et probablement d'histoire des<br /> institutions antiques au deuxième semestre) il apparaît possible voire probable que nous fréquentions la même université, dans la même année en plus.<br /> <br /> En soi, c'est un non-événement bien sûr. Mais je crois que la nouvelle va avoir sur moi à peu près le même effet que la lecture des aventures de super-héros dans mon enfance. Spider-Man notamment,<br /> qui est, entre tous, l'exemple même du justicier au grand coeur privé de la reconnaissance de ses contemporains par son anonymat. J'ai cru, un temps, qu'il existait vraiment des êtres humains de ce<br /> type. Ca changeait tout évidemment, de savoir que le boulanger passait peut etre ses nuits à sauver des orphelins. On peut dire que pendant quelques trop courtes années, les aventures de<br /> super-héros ont participé d'une sorte de réenchantement du monde, à mon échelle. La possibilité du merveilleux était partout.<br /> <br /> L'idée est à peu près la même pour vous. Je sais maintenant que parmi ce tas de crétins obèses et de macaques purulents qui peuplent mon université il existe, inconnue et jamais dévoilée, une jeune<br /> fille qui lit Eschyle dans le simple but de sa propre édification personnelle. Sans doute ce deuxième réenchantement de mon environnement ne sera-t-il que temporaire, et bien plus bref encore que<br /> le précédent, les assauts du réel étant de plus en plus vigoureusement ressentis l'âge passant ; mais enfin, c'est tout de même loin d'être négligeable dans ce palais de laideur et de fausseté.<br /> <br /> Cette fille maladroite qui renverse ses pièces à la machine à café est donc, potentiellement, un être humain digne d'être fréquenté. Voilà qui change toutes les données du problème et, rien que<br /> pour ça, je vous envoie ce pénible commentaire pour vous en remercier.<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Merci cher F, échange de bons procédés : vous allez super-héroïquement doubler la réalité de mon quotidien, j'aurai moins d'indifférence pour l'amphithéâtre grouillant, à chaque visage solitaire et<br /> sérieux je donnerai un instant votre identité, je rougirai un peu puis je me raviserai.<br /> <br /> <br />