« Une chose digne de remarque est la puissance d'infusion que possèdent les sentiments »
16.03.2010
…
Par Juliette
« En quoi consiste l'acuité de la solitude ? Il est banal de dire que nous n'existons jamais au singulier. Nous sommes entourés d'êtres et de choses avec lesquels nous entretenons des relations. Par la vue, par le toucher, par la sympathie, par le travail en commun, nous sommes avec les autres. Toutes ces relations sont transitives : je touche un objet, je vois l'Autre. Mais je ne suis pas l'Autre. Je suis tout seul. C'est donc l'être en moi, le fait que j'existe, mon exister qui constitue l'élément absolument intransitif, quelque chose sans intentionalité, sans rapport. On peut tout échanger entre êtres sauf l'exister. Dans ce sens, être, c'est s'isoler par l'exister. Je suis monade en tant que je suis. C'est par l'exister que je suis sans portes ni fenêtres, et non pas par un contenu quelconque qui serait en moi incommunicable. S'il est incommunicable, c'est qu'il est enraciné dans mon être qui est ce qu'il y a de plus privé en moi. De sorte que tout élargissement de ma connaissance, de mes moyens de m'exprimer demeure sans effet sur ma relation avec l'exister, relation intérieure par excellence. » Emmanuel Levinas, Le temps et l'autre
L'exemple sartrien de l'homme qui regarde par le trou de la serrure et qui se fait surprendre par les pas d'un autre, l'objectivisant, est un mauvais exemple. C'est la qualification qu'il lui donne, sans autre approfondissement, en même temps qu'il en déroule le récit, comme s'il y avait un au-delà commentatoire qui nous était encore inaccessible mais dont on nous donnait toutefois un avant-gout de temps en temps, par pipettes de remarques. Dans une autre situation, avec un autre professeur, la méthode m'aurait vraisemblablement irritée, en fait pas tant pour son côté poseur que pour ce que toute distillation d'implicite entraîne, un petit sentiment d'exclusion d'ailleurs pas stérile, puisqu'il pousse chaque élève qui le ressent à combler ses lacunes. Là non. Je souris un peu, d'un sourire dont je ne sais pas bien s'il en est un, si quelqu'un d'autre que moi-même pourrait remarquer l'imperceptible mouvement de mon visage. Ce qui me fait imperceptiblement sourire, c'est peut-être justement cet implicite, apercevoir une vision des choses qui m'était inconnue, et juste par le fait de l'apercevoir, me sentir un peu complice de cette élaboration de la pensée, de cette petite complexification qui fait qu'il peut dire de cet exemple sartrien, de tel ouvrage, de telle page, qu'il est mauvais. Il y a une distance appréciable, que tout le monde apprécie, ce n'est pas de l'ironie vilaine, c'est quelqu'un qui devant nous s'incarne comme autre chose qu'un passeur de savoir, il qualifie, il critique. L'instant dure le temps de prononcer le mot « mauvais » mais dans ma tête il résonne déjà, il vient s'ajouter à tous les éléments des précédentes minutes qui m'ont permis de dresser un portrait, sinon le sien, celui d'une atmosphère, son atmosphère. Par exemple les questions qu'il reçoit, une question sur la longueur (quasiment en terme de lignes) que doit occuper une introduction alors qu'il parlait du Dasein, il rebondit, il s'en fiche, il répond à ce qui vient sans interroger la légitimité des choses, peut-être est-ce ce en quoi consiste la pédagogie ; mais cette compromission m'attriste un peu, j'ai l'impression immédiate d'une volonté estudiantine perverse d'empêcher l'élévation du cours mais je crois que cette vision est assez fausse, assez primaire, il faudrait que je creuse. A l'inattention des élèves répond sainement celle du prof, des petits instants tellement anodins où il regarde l'heure sur son portable, où il s'étire, où ses yeux partent dans le vague, par la fenêtre, vers quelque chose de plus essentiel. Pour l'attentive maniaque que je suis alors tout cela est blessant, rien de grave bien sûr, je ne voudrais pas qu'on transpose mes mots dans un cadre dramatique, mais l'inattention de l'autre nous rappelle nos divergences fondamentales d'identité, d'intérêts, alors que l'on croie cheminer ensemble le temps d'un cours, d'une correction, on s'aperçoit par la distraction qui s'y glisse que tout est encadré et que ce cadre est l'unique condition d'existence du moment, nos volontés n'ont pas décidé d'un même essor de nous réunir pour cheminer ensemble, tout a été prévu, écrit, arrêté sur emploi du temps, sur fiche de paie, sur carte d'étudiant. Ce qui n'enlève en fait rien à la force des quatre-vingt dix minutes dans telle salle numérotée, sinon peut-être les illusions que l'on pouvait s'en faire. L'aléatoire ne fait jamais bon ménage avec l'essentiel ou avec la satisfaction, on a tendance à diminuer l'impact de ce qui aurait pu ne pas se passer, c'est notre manière humaine & mignonne de s'affirmer comme sujet d'influence, de ne pas être guidé mais de guider. Mais l'aléatoire peut être embelli, s'il mène à quelque chose de particulièrement beau il devient un élément central de cette beauté, et encore cherche-t-on à l'habiter d'une intention, cela « devait » arriver, « il n'y a pas de hasard »... Nous sommes des dompteurs insatiables de tous les phénomènes qui nous entourent.
Mais sur le moment je me dis surtout qu'il a un joli pull bleu marine, j'ai l'impulsion du mms à envoyer à Murielle, ambassadrice terrestre du bleu marine, mais quand cette impulsion irréfléchie est confrontée à ses conditions de réalisation (sortir mon portable, le lever, prendre en photo un professeur en plein cours) je ris de moi-même. J'ignore les autres, je m'assois seule, souvent je m'assois seule parce que j'ai déjà du mal à assumer mes propres actions, je ne peux pas en plus endosser la responsabilité de celles des autres, et il me semble qu'être avec quelqu'un c'est inévitablement endosser un peu de cette responsabilité. S'il me fallait me soucier de tout je commencerais à me soucier de la réception que peuvent accuser les autres de ce comportement, mais j'essaie de compenser, les jours de grande forme, par des élans de folle sociabilité, je deviens une fille un peu binaire. Et puis avoir un rôle c'est être un objet, un objet de qualification, de désignation, en même temps qu'on se révolte contre cette vision des autres elle nous définit quand même parce que nous sommes en quête de définitions, elle nous définit et elle nous inquiète. JM n'est pas là, il ne vient plus beaucoup, je signe souvent pour lui la mort dans l'âme, comme si je me faisais complice de quelque chose de grave et de destructeur alors que tout va bien. Les actes solennels d'émargement culpabilisent la fraude d'une manière excessivement efficace, sur le papier se couche la vérité mais j'ose venir la polluer de mon écriture hésitante, il y a de quoi s'en ronger les ongles. En sortant du cours tout est moche, même ce soleil arrogant est triste, j'écoute une chanson de pluie pour lui répondre, je suis contente d'échapper à sa suprême puissance sur l'humeur, contente d'être mon propre guide.