« Pourquoi. En même temps qu'il se demande obsessionnellement pourquoi il n'est pas aimé, le sujet amoureux vit dans la croyance qu'en fait l'objet aimé l'aime, mais ne le lui dit pas. »
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux
J'arrive en retard, tremblante ; en retard pour avoir perdu dix minutes à décrocher une veste – sans que ce choix n'ait rien d'intéressant à problématiser – tremblante parce qu'il se tient là, à portée de mes yeux qui n'osent pas vraiment le regarder mais qui le dévorent quand même, et que ma vague gêne, cette hésitation pleine de culpabilité sur le sens des choses, se transforme en hésitation physique, mes mains font de petits bonds à droite puis à gauche, elles tremblent, incapables de choisir un côté, incapables de se fixer. Je m'assieds à la même place que la semaine d'avant pourtant je ne veux pas avoir l'air d'être stabilisée dans la salle parce que cette stabilisation a quelque chose de trop négatif, de trop psychorigide, c'est une manière de devenir quelqu'un par sa position plutôt que parce qu'on le mérite, les autres prennent le pli, il se tournent vers une place attribuée plutôt que vers une personne à cœur et ventricules. Je pose Fragments d'un discours amoureux sur ma table et je souris toute seule, chaque geste est un message adressé à l'autre mais qui n'est jamais reçu que par moi-même, ce qui a la vertu de me faire rire d'un rire rentré, un peu fou. Mon retard n'est pas une mise en scène, pas comme les quatre minutes de retard rituels de cette fille au même rang que moi, quatre minutes qui ne peuvent être que malhonnêtes, une manière de ne pas entrer comme tout le monde et avec tout le monde, de saisir un peu plus d'attention que celle qu'offre l'entrée collective. Son cours est préparé sur un cahier à spirale, ça ne dit rien du tout cette précision mais tout est important, je ne sais pas bien pourquoi mais tout est important. La participation des élèves est faible, elle est peu sollicitée, les questions qu'il nous adresse ne passionnent pas parce qu'elles appellent des réponses que n'importe qui pourrait donner, les étudiants privilégient une participation qui pourrait les distinguer, un avis, une critique... Renseigner le professeur sur un point de son cours manque de noblesse.
J'essaie de déceler les moments d'embarras, les points morts du cours où il perd foi en ce qu'il dit, mais puisque tout est écrit, prêt, réfléchi, travaillé, il parvient toujours à rattraper ses petites déceptions intérieures, si une phrase sonne moins bien une fois prononcée le désagrément est minime, je crois qu'il ne guette même pas le regard enflammé ou juste approbateur de ses élèves, il sait sans notre aval si ce qu'il dit a bien l'écho mérité, et cet écho dépend de tellement de choses qui ne sont pas en son pouvoir qu'il aurait raison de se désolidariser de ses rares échecs. Mon corps se calme progressivement, il apprend à percevoir le ridicule de ses tremblements, au bout de quelques dizaines de minutes je suis prête à fixer sans sourciller son regard fuyant, je prends pour victoire personnelle chaque occurrence de sa gêne, lorsqu'il croise sans l'avoir anticipé mon visage observateur, concentré, lorsqu'il prend conscience de sa vulnérabilité, lui le visage qui parle, qui bouge et qui s'expose à d'autres visages impassibles qui ont le beau rôle protecteur de spectateur. Mais une grande bienveillance remplace rapidement ce sentiment de victoire, mon visage tout entier se veut solidaire du sien, j'aimerais lui exprimer toutes les choses essentielles qui sont pourtant si cruellement absentes du seul visage, même les yeux et leur capacité à l'intense ne suffiront jamais.
A la fin du cours une énergie malheureuse m'alimente toute entière, je connais mon désespoir de ces fins de cours, lorsque je suis trop engluée dans ma position, dans ma crainte, dans ma retenue, pour débarquer sans prétexte dans son champ de vision, pour lui dire monsieur, à propos de ceci ou de cela, je me demandais... Tous les prétextes seraient mauvais mais les prétextes n'ont pas à être bons, ceux des autres me paraissent presque toujours avoir un vernis acceptable mais ceux auxquels je peux penser ne passent pas cette barrière, je sais que je m'en désolidariserais immédiatement si un sourire de sa part venait les faire tanguer, je serais alors devant lui sans armes, juste mes tremblements et l'imprévisibilité de ma confiance en moi dévastée, tellement dévastée qu'elle userait de ressorts dont l'inconnu m'effraie.
Je maudis un type qui lui tient la jambe, je lui prête tout le zèle le plus détestable de la terre, le zèle d'un touriste qui joue sa venue aux cours à pile ou face mais qui ose prétendre avoir des questions essentielles à poser. Je ne sais rien de ce que je vais lui dire, je sais juste que si je ne reste pas là à l'attendre pour pouvoir lui dire quelque chose je vais profondément me détester pendant une semaine et pour la première fois cette raison suffit à m'immobiliser, à ne pas accepter la fatalité de son départ sans un mot échangé. En même temps que j'admire sa capacité à répondre sérieusement aux questions touristiques je me promets de prendre de la distance, de dresser une liste de tous les défauts que je peux déjà lui deviner et de tous les artifices que je mets en place au service de mon amour naissant. Mais même ces listes auraient la malhonnêteté de vouloir asseoir mes sentiments sur du rationnel, de répondre de manière détournée au vain « pourquoi ». Parce que lui, parce que moi, toutes ces évidences qui sont dégoutantes à répéter. Mon sang bondit lorsque le touriste exprime son « merci au revoir » final, c'est à mon tour d'entrer sur scène, je ne connais pas mon texte, je ne suis pas à l'aise mais voilà j'ai déjà fait un pas, même si je recule j'aurais à m'en expliquer, il n'y a plus d'issue à l'affrontement. Alors, je lui dis...