« Ce monde qui est présent pour moi maintenant - et de même évidemment pour tout maintenant dans l'état de vigilance - a son horizon temporel infini dans les deux sens, son passé et son futur, connus et inconnus, immédiatement vivants ou privés de vie. Dans l'activité libre mise en jeu par l'expérience et qui fait accéder à l'intuition ce qui m'est présent, je peux poursuivre ces rapports au sein de la réalité qui m'environne immédiatement. Je peux changer de point de vue dans l'espace et dans le temps, porter le regard ici ou là, en avant et en arrière dans le temps ; je peux faire naître en moi des perceptions et des présentifications toujours neuves et plus ou moins claires ou riches de contenu, ou bien encore des images plus ou moins claires, par lesquelles je donne la richesse de l'intuition à tout ce qui est possible et peut être conjecturé dans les formes stables du monde spatial et temporel. »
Husserl - Idées directrices pour une phénoménologie
Le vendredi est jour de complaisance mondaine, on en sort un peu étourdi, il faut du temps pour tout digérer, pour renouer avec sa solitude confortable, la grande cuillère en bois du collectif a passé des heures à nous mélanger, à coller les consciences les unes contre les autres de sorte qu'elles pensent avant tout en réaction, qu'elles ne puissent pas former des grumeaux d'individualité mais qu'elles se consacrent au mouvement du groupe. Le contact est beaucoup plus facile parce que tout le monde se tourne vers l'autre, il n'y a plus cette cohabitation forcée du reste de la semaine, cohabitation de consciences obligées à cheminer ensemble de la fac au métro, du métro à la fac, et qui prennent donc le parti de suspendre leur propre activité au profit d'un bavardage auquel elles n'accordent aucune importance, sinon celle de passer le temps jusqu'à un retour à soi. Cette ouverture rend le grand brassage appréciable, chacun y va de sa sincérité, chacun s'implique dans le moment qui n'est plus un moment d'attente, de transition, mais un moment potentiellement essentiel, des choses peuvent se passer. La fin de la journée constitue un grand défi à toutes les règles élémentaires de cuisine, les ingrédients du liquide uniforme se révoltent et reviennent à leur état antérieur d'ingrédients, sorte de retour en arrière qui n'est pas vierge de conséquence, la farine a pu retrouver sa consistance mais elle n'est plus aussi pure, les coquilles des œufs sont ébréchées. A nouveau seul, le moi s'interroge sur son honnêteté mondaine, il accuse « l'hystérie de la séduction » qui lui a fait perdre sa gravité habituelle, les événements sont revus, relus à la lumière de cette lucidité nouvelle, ou plutôt de cette lucidité à nouveau.
Quand Murielle parle à JM je me sens responsable de ce qu'il pourrait dire, de ce qu'elle pourrait en penser, JM a cette capacité à l'ivresse mondaine qui fait de lui une toute autre personne lorsqu'il est entouré, il perd sa naïveté honnête, il devient une machine à sociabiliser, il s'exprime d'une manière nouvelle, par des expressions rodées qui sont censées le constituer, tous ces tics de langage qui viennent ponctuer un bavardage et qui délimitent la personne qui veut se démarquer, qui veut s'incarner en quelque chose de spécial. Il y a deux chemins possibles dans la direction du collectif, on peut décider d'être conforme à soi-même ou on peut décider de s'adapter avant tout aux autres, les compromis ne sont pas compromissions, être trop soi-même – le soi solitaire – c'est assez schizophrène, on se lance dans une condamnation systématique de l'autre, on voudrait obsessionnellement être seul. Avec Murielle c'est plus simple, je ne me déteste pas pendant, je ne me déteste pas après, il y a une douce et honnête continuité qui annule même ces questions rétrospectives bizarres. Avec beaucoup d'autres tout est objet d'interrogations, alors même que l'instant se déroule je ne comprends pas vraiment ce qui se joue, je ne comprends pas pourquoi S. marche à l'écart de T. et de moi, je ne comprends pas pourquoi T. ne s'arrête pas plus significativement sur telle chose que je viens de dire ou que lui-même évoque, je ne comprends pas de quoi il veut vraiment parler, je ne comprends pas comment il fait avec les autres, ce qu'il attend d'eux, de quoi sont faites leurs pensées, leurs paroles. Il y a trop d'instants dont toutes les structures actrices m'échappent, les gens, les lieux, les réactions, tout m'échappe et je me retrouve à devoir encaisser ces imprévus tout en continuant à gérer les urgences mondaines, il faut parler, il faut rire, il faut s'engager, ne pas être spectateur parce que le spectateur est nécessairement débordé par ce dont il se retire. Isolée en moi-même je passe pourtant une tonne de temps à constituer des certitudes, des évidences, à cerner mon environnement du point de vue qui est le mien, mais il suffit de ces petits instants pour que toutes ces bases soient mises de côté, je ne les oublie pas, je sais même sans doute que je les retrouverai, mais je m'étonne avec frayeur de leur inadéquation aux situations concrètes, et toutes ces questions sont de trop en même temps qu'elles sont les seules essentielles. Pour conjurer le sort il faut comme prononcer la formule de la malédiction à l'envers, il faut avoir l'audace d'arrêter tout le monde et de demander des explications, de signifier à quel point un moment d'analyse du moment lui-même est urgent ; audace rare parce qu'elle arrête la vie qui galope, il y a quelque chose de puéril à vouloir que tout soit expliqué, cette analyse de l'instant sans doute faut-il la faire pour soi-même, se débrouiller avec ses petits outils et ne pas venir déconstruire le regard des autres. L'analyse de l'anodin est vite méprisée, de quelqu'un qui décortique un cours, une phrase, un instant d'une minute, on peut se dire qu'il oublie de vivre, pire, qu'il n'a rien à vivre, comme si précisément la valeur de l'existence c'était de se laisser emporter au grand galop, sans s'escrimer à ralentir le pas pour mieux le comprendre, pour mieux définir sa position, pour mieux assurer sa stabilité.