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Prison


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« Je compris trop vite, et peut-être à tort, que l'enfance et l'âge adulte ne se situaient pas sur une échelle temporelle, qu'ils ne faisaient que répondre à des circonstances qui pouvaient à tout instant basculer, déposséder l'adulte de son expérience ou apprendre à l'enfant qu'il ne l'avait jamais été. »
M. Lucchesi-Belzane – Après l'oubli

La copie ne dit jamais rien d’essentiel sur la personne, c’est le problème de toute correction, l’impression que les remarques en rouge s’adressent au passé, qu’elles viennent sanctionner l’aléatoire et l’extériorité d’une idée en prétendant qu’elle est intégrée à nous. Pendant le devoir il corrige des copies d’un air visiblement las, Murielle enfile son visage impitoyablement concentré en même temps que facilement disponible, il y a des visages qui pensent et des visages qui ne pensent pas, celui de Murielle pense, il s’oublie, ses yeux prennent de la distance, il suffit de voir leur retour au galop quand son attention est brusquement sollicitée. J’ai envie de croiser son regard et de lui sourire, je ne le fais pas parce que je ne sais plus comment sourire, la transition de la passivité à l’entrain est insurmontable, j’ai l’impression que la facticité du mouvement serait trop décelable, qu’il pourrait décortiquer en vignettes mon effort et qu’alors mon intention serait complètement recouverte par sa piteuse réalisation. Je ne lui souris pas mais je croise son regard, ils sont trois sur l’estrade, forcément en spectacle, aucun acte ne peut être anodin, la conscience d’être regardés doit les avoir envahis, même si les étudiants sont penchés sur leur copie il y a ce mouvement naturel de leurs têtes qui se relèvent et qui leur tombent dessus. On peut deviner leurs échanges, les « qu’est-ce que tu lis », la couverture du livre qui repasse à la verticale pour offrir son titre au regard du curieux ; en vain j’essaie de lire le titre d’un puf rouge qui passe d’une main à l’autre mais je ne vois rien, j’ai même du mal à être certaine que je distingue bien son visage, j’ai besoin de me concentrer, de figer l’image et d’éliminer ce qui semblerait y être flou.

Situation banale d’évitement lorsque nos regards se croisent d’une manière trop inopinée, j’aimerais comprendre, si mes yeux percutent ceux d’une des deux filles ils ne battent pas en retraite, il y a au contraire une tendance à perpétuer le contact, à chercher l’intention ou l’absence d’intention de l’autre, à savoir s’il nous regarde délibérément ou si ses yeux divaguent. La même situation avec des inconnus n’est pas aussi intéressante, elle n’est pas du tout significative, éviter le regard d’un type dans le métro ce n’est qu’une manière de fuir le plus vite possible toute éventualité de sens, c’est une façon neutre de passer à autre chose afin que l’inconnu reste bien dans son rôle. C’est s’il y a une histoire et du sens avant la rencontre des regards que la situation devient riche, comme si l’on s’effrayait de ce que nos yeux pouvaient dire sans notre accord ; baisser les yeux c’est refuser que l’autre comprenne quelque chose que nous ne voulons peut-être pas signifier, soutenir un regard c’est offrir une surface réfléchissante à l’autre, un genre d’écran sur lequel peuvent émerger des significations. Indépendamment des mots et des actions le corporel trace son chemin, il bâtit sa parcelle de sens dont il impose l’existence à l’esprit, nous nous retrouvons responsables d’un tout dont on pourrait pourtant distinguer certaines parties moins intentionnelles et s’en désolidariser ; je fais remarquer à Murielle qu’il est beau, elle acquiesce deux fois.

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