Sologne. La ville contient les remèdes à ses propres maux, j'avais déjà écrit ça quelque part, sa capacité à se diversifier, l'ambiguïté de ses défauts qui offrent toujours quelque chose, ne serait-ce que la possibilité de les analyser, de s'en détacher et d'en faire des expériences. La pensée est plus immobile à la campagne, il y a un apaisement étrange, le calme suffit, l'atmosphère n'est pas exigeante, l'ennui ou l'inaction ne sont plus culpabilisants parce qu'autour rien ne bouge, la norme s'incarne dans l'immobilité, ne rien faire ce n'est pas s'écarter du monde pour prendre congé du mouvement général, on ne rate rien, on est là pour soi, on peut plus aisément ne penser qu'à ça, qu'à soi, un soi immédiat, anesthésié. Le clocher de l'église sonne six heures, ce rythme adressé à tous est presque citadin, le vent est frais mais le soleil lutte de ses dernières forces pour imposer encore un peu de sa chaleur, A. est dans la maison et ignore sans rien rater cette petite mort, le soleil se lèvera et se couchera encore et toujours. Il est plus difficile de travailler ou de réfléchir à la campagne parce qu'il faut s'extraire de cet engluement ambiant, les choses autour n'ont pas l'écho et le relief des meubles de la ville, en écrivant je lève régulièrement la tête comme je le ferais à la terrasse d'un café mais mon regard ne se heurte à rien, il se perd, il glisse sur tout. Troublant de ne pas retrouver les obstacles citadins, ceux qui permettent justement de relever la tête et de voir tout ce qui n'est pas soi, de percevoir toutes les intrigues environnantes qui nous sont différentes et de revenir vers soi avec plus d'acuité, comme un miroir de l'image des autres dont on se servirait pour distinguer nos propres contours. En ce sens la ville ce n'est rien sinon les autres, les autres et leurs traces, leurs magasins, leurs immeubles, leurs corps, leur présence continue et mondaine.
Dordogne. La campagne amorphe n'est pas uniquement liée au dépaysement ou à l'habitude d'un autre rythme, le référentiel citadin n'est pas complètement trompeur, c'est quelque chose que l'on ressent avec une force particulière en tant que citadin mais qui est là avant nous, qui doit modifier profondément la manière de penser et de vivre des gens qui y sont englués, du point de vue un peu absolu des possibilités humaines et parce qu'on ne peut pas tout le temps s'abstenir de juger sous prétexte que notre point de vue nous détermine ; comparer les possibilités c'est un jugement assez neutre, assez honnête. Même si les routines citadines sont nombreuses il y a dans la ville plus d'occasions de sortir du rail, d'être remis en cause, tout simplement en fait de se poser des questions, de ne pas passer sa vie comme on passe le temps. Comprendre quelqu'un c'est pouvoir connaître ce qu'il désire, ici tout est obscur, je ne comprends pas ce qui motive les gens à la petite échelle d'un village, ils ont l'air paumés sans même le savoir, ni simples ni heureux à vivre comme des insectes programmés à leurs tâches, au service de leurs intérêts matériels et de leurs plaisirs, il n'y a même pas la décontraction du sud, pas la culture de l'alcoolisation collective en terrasse, il n'y a rien, que des maisons à vendre, des anglais qui achètent, des marquis qui délaissent leurs châteaux, des caveaux qui se creusent et des jeunes qui s'en vont ou qui meurent à mobylette. Je ne vois pas comment on peut raisonnablement célébrer cette France profonde et moribonde. Il y a des fantômes partout mais ce qui frappe ici c'est leur densité, leur poids écrasant, une médiocrité persistante qui ne se laisse pas oublier.