« Je connais bien l'amour ; c'est un sentiment pour lequel je n'ai pas d'estime. D'ailleurs il n'existe pas dans la nature ; il est une invention des femmes. (…) A cette répugnance qu'ont certains hommes à être aimés, je vois plusieurs raisons :
L'humilité d'un homme lucide qui ne se connait pas tant de beauté ni tant de valeur, et trouve qu'il y a quelque chose de ridicule à ce que ses moindres gestes, paroles, silences, etc., créent bonheur ou malheur. Quel injuste pouvoir on lui donne ! Je ne fais pas grand cas de quelqu'un qui ose penser tout haut "Elle m'aime", qui n'essaye pas au moins de diminuer la chose en disant : "Elle se monte la tête sur moi." Par quoi sans doute il rabaisse la femme, mais ne le fait que parce que d'abord il s'est rabaissé soi-même. (…) Un homme digne de ce nom méprise l'influence qu'il exerce, en quelque sens qu'elle s'exerce, et subit de devoir en exercer une, comme la rançon de sa tarentule de s'exprimer. »
Henry de Montherlant, Les jeunes filles (in "L'idéal de l'amour est d'aimer sans qu'on vous le rende")
Jeudi, journée morte pleine d'hésitations et de compromis, aller à ce cours, ne pas aller à ce cours, pour travailler le droit du vendredi, pour ne pas le travailler... Après l'anglais je retrouve Murielle, je la remarque adossée au mur de la fac, petit moment où je pense pouvoir attraper son attention sans avoir à me déplacer, les autres s'amusent de mes tentatives, de mes haussements de voix, ils attendent l'issue de la scène, que Murielle m'aperçoive, s'approche, que tout s'apaise. Finalement je me lève pour aller la chercher, nous nous asseyons au soleil. JM nous rejoint, il sort toujours bien après la fin du cours à cause de sa lenteur chronique lorsqu'il s'attelle à rassembler ses affaires, lenteur accentuée par les régulières lubies du divin à lui souffler des phrases essentielles au dernier moment, phrases qui ne peuvent pas ne pas être notées dans son petit carnet ou sur sa feuille de cours. Anne-Laure est là avec toute la gravité de son visage, toute son intelligence, en même temps que cette constante capacité à s'envoler, enfin à être plus légère, en un mot – insuffisant – à s'adapter. Elle incarne l'élégance en son sens le plus pur, cette élégance indépendante de tous les habits, des mots ou des attitudes. Je feuillette compulsivement le Pariscope de Murielle parce que c'est l'effet immédiat que me fait la constitution d'un groupe de gens, la difficulté de chacun à se placer, le malaise presque corporel de tous, tout ce flux de ressentis me rend nerveusement active.
Je me fige brusquement lorsque je l'aperçois, il n'est jamais là le jeudi et pourtant aujourd'hui il est là, à quelques mètres, il téléphone, je distingue même sa voix, je suis surprise et joyeuse mais figée avant tout, je recense mes moyens d'action, je juge de ma légitimité à agir et puisque celle-ci est nulle je me résous à mon rôle de spectatrice qui devient tout à fait satisfaisant, je m'extrais du coup tellement du groupe que JM le remarque et se moque gentiment de moi jusqu'à comprendre qu'il doit absolument me laisser tranquille s'il ne veut pas que je le morde.
« L'incident est futile (il est toujours futile) mais il va tirer à lui tout mon langage. »
Illustration parfaite de l'empreinte laissée sur le corps par un conditionnement mental, mon corps est dressé pour obéir aux stimuli que j'élabore préalablement, le voir c'est automatiquement trembler, me déconcentrer du reste, oublier que dans l'absolu tout est dérisoire – surtout ça. Une fois sa cigarette fumée il entre dans la fac, JM le suit des yeux puis me regarde, je sais ce qu'il pense, je sais parfaitement ce qu'il pense et son sourire m'énerve mais la vie est ainsi faite, je n'ai pas toujours l'énergie pour le convaincre jusqu'au point où je suis moi-même convaincue, il joue son rôle de regard extérieur partiel, l'important c'est d'avoir conscience que je pourrais le convaincre, le dérouter de sa démarche impitoyablement explicative, tout s'analyse, tout est étonnant, mais tout ne s'explique pas par de grosses flèches. Je tremble parce que les possibles que j'ai progressivement constitués sur sa personne se cristallisent quand sa présence est physique, ils deviennent des enjeux concrets alors qu'ils ne sont sinon que de vagues nœuds problématiques, de petites spéculations sans danger. JM voudrait partir, aller boire un verre, me faire lire ses textes, mais nous restons plantés devant la fac parce que je veux attendre et que Murielle le comprend, je prêcherais une convaincue si je me justifiais. Pour tout expliquer à JM je dessine la vie comme une droite et celui que j'attends à la sortie de la fac comme un point sur cette droite, une étape (comme une autre ?) qui segmente la droite, mais il tourne dédaigneusement la tête parce que mélanger l'amour et la géométrie ça ne lui semble pas sérieux, il pense que j'esquive ses questions métaphysiques par l'ironie du segment. Sur la même feuille l'écriture de Murielle commence à se poser la question : « comment justifier le fait d'attendre plus d'une heure pour voir passer l'être que vous aimez ? » qui devient notre premier sujet de dissertation commun, un sujet aux enjeux vastes et essentiels, j'aime bien l'idée de partir de l'embout étroit de l'entonnoir pour arriver au plus large, c'est la meilleure manière de vraiment faire émerger quelque chose.
Finalement il sort, encadré par deux chargées de TD dont celle de Murielle, une fille un peu parfaite dont j'avais suivi un cours une fois pour voir, cheveux très longs et regard terriblement intelligent, elle me fait penser à Jessica Forde qui joue pour Rohmer, ses yeux et son visage suffisent à donner le ton, sa voix est directive, affirmée, un vrai petit chef philosophique. Le voir passer dure un instant ou deux, nous atteignons un summum de discrétion en les suivant tous ensemble du regard, nous sommes des personnages de série télé, Murielle me conseille de le poursuivre, de prétexter que j'ai oublié un mégot à ses pieds, rires.
Moment intéressant d'altération lorsque je l'observe parler aux deux jeunes femmes, je lui découvre une posture de visage précise qui me déçoit, comme à un certain moment au café il y a déjà quelques temps, alors que je n'avais pas encore lu Barthes sur le sujet. Altération : « Production brève, dans le champ amoureux, d'une contre-image de l'objet aimé. (…) L'autre serait-il vulgaire, lui dont j'encensais dévotement l'élégance et l'originalité ? Le voilà qui fait un geste par quoi se dévoile en lui une autre race. Je suis ahuri : j'entends un contre-rythme : quelque chose comme une syncope dans la belle phrase de l'être aimé, le bruit d'une déchirure dans l'enveloppe lisse de l'Image. »
Mais l'altération n'est pas une brèche sérieuse et continue dans la digue de l'amour, cet éclair de doute est récupéré au profit de l'objet-chose (« l'objet aimé n'est pas un but : c'est un objet-chose non un objet-terme ») ; j'attribue cette brusque défaillance à mon idéalisme niais, le témoignage qu'il vient de produire de sa normalité est dès lors intégré à son éloge, en cela peut-être qu'il renvoie à ma propre normalité, à mes propres failles, et que cela est rassurant en même temps que demeure l'exigence de sa perfection, perfection qui reprend le dessus puisque l'altération est brève et incarnée en un trait précis et rare.
Mon attente se referme avec ce simple passage, avec raison j'avais renoncé dès le début à agir, il ne me restait plus qu'à satisfaire les exigences de mon statut de spectatrice et en cela l'instant est intense, de l'intensité des choses pleinement vécues qui occupent assez notre conscience pour la distraire de toute forme de recul, des regrets ou des attentes ; il y a dans cette intensité une présence totale au moment, une adéquation parfaite avec lui, comme à être immergé dans un film ou plongé dans un livre, l'intrigue prend momentanément toute la place de notre vie, notre champ de vision est tout entier braqué sur le vécu présent. Je ne crois pas que cette intensité soit seulement de l'ordre de l'émotion, les émotions n'ont pas le temps de s'exprimer, elles s'effacent derrière la narration du présent qui s'impose avec tant de force qu'elle nous dépasse, nous suivons ce qui se passe littéralement comme des spectateurs, nous n'avons même plus l'impression d'être impliqués dans cette réalité qui défile sous nos yeux, nous ne restons acteurs que dans la mesure où nous n'avons pas le choix, l'irréalité du moment et de ses contours ne va pas jusqu'à en annuler notre présence mais les réflexes prennent le relai et l'émergence de ces réflexes aux commandes de nos mouvements révèle le retranchement de la conscience qui assiste à quelque chose de trop grand et de trop structuré pour elle. Cette idée de narration est centrale, elle est la plupart du temps absente de l'instant, elle y apparaît en de rares occasions, par exemple justement quand vous regardez passer l'être que vous aimez – pour en faire une formule on pourrait dire que la vie devient alors un film, une histoire à la narration indépendante de notre maitrise des événements.