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Fragments d'un discours quotidien


premier plan raisins de la colère


L'écoute
Dans un début de relation amicale la réciprocité de l'écoute est prévue d'une manière assez grossière - le « et toi », la multiplication des questions directes, la culpabilité saine d'avoir peut-être trop parlé - mais cet artifice veut s'assurer de bases saines, son destin n'est que de disparaître derrière la constitution d'une écoute sincère, d'une attention mutuelle.
Un type intéressant au sorbon, il parle fort et je note tout. « Objectivement ce temps avec le thérapeute a été du temps perdu, il y a eu quelques petites choses qui ont émergé bien sûr mais globalement voilà... je parlais, ça suscitait peu de réaction et puis parfois je tombais sur des choses intéressantes tout seul, des choses que j'aurais pu trouver hors du cadre psy mais il était là comme une occasion au sens très concret du terme, de telle heure à telle heure je ne faisais que parler, c'est une chose qu'on ne fait jamais, parler sans se soucier de l'échange ou de la réception, parler d'une manière un peu schizophrénique comme ça. J'ai déjà réussi à avoir de vrais échanges avec mon psy, je peux aussi lui parler de Spinoza, tout l'intéresse a priori mais il reste quand même à distance, ça doit être le moment du transfert, le moment où tu ne comprends plus bien le pourquoi de cette distance. Ce moment dépassé je crois que j'ai réussi à lui faire confiance, assez simplement. Il y a une relation d'écoute et une relation de confiance. Mais en même temps quand j'y repense, rétrospectivement, objectivement, c'était une perte de temps, par rapport à la richesse qu'aurait pu constituer d'autres activités, par exemple la philosophie, j'aurais pu arriver à des résultats semblables ou meilleurs avec moins de narcissisme. Là où ça allait dans mon sens c'est dans ma curiosité permanente de tout comprendre, vraiment je n'ai pas peur de tout comprendre ou de trop comprendre, il n'y a pas d'abattement pire que l'incompréhension alors l'idée de tout comprendre, de tout analyser, j'aimais bien. »

La galanterie
La récurrence de certains petits détails les font apparaître dans ce qu'ils n'avaient pas réussi à signifier de manière originelle et isolée. Il a l'habitude tenace de me laisser passer devant lorsque qu'il nous faut franchir une quelconque porte, même si cette délicatesse doit causer des complications de mouvement, même si elle n'est pas dans l'ordre logique des passages et des choses. La galanterie devrait avoir un sens qui ne serait pas (que) genré, non celui d'un empressement dicté par la volonté de séduire mais celui d'une prévenance dans tout ce que cela suggère d'anticipation - ce qui est son cas : la galanterie moderne s'accomplirait dans le projet de satisfaire les souhaits des femmes avant qu'ils n'aient été exprimés ; ces souhaits seraient eux nourris par l'héritage naïf d'une galanterie obsolète, périmée, mais dont l'existence passée serait assez proche pour donner conscience de ses possibilités en situation, possibilités qui ne pourraient pas être refusées sans un minimum de regret ou d'agacement. Un homme qui ne se plie à aucune galanterie peut sembler nous refuser quelque chose qui nous est dû. Je le trouve particulièrement admirable dans sa persistance à cette galanterie simple, il ne l'est pas par accident ou par molle habitude, il l'est par conscience professionnelle - profession homme.

La confrontation
C'est elle qui menace de nous désolidariser de tout, de nous faire lâcher prise de ce que nous pensions être, de ce par quoi nous nous étions définis par ajouts successifs ; dans un moment de confrontation nous voulons éviter la contradiction et en quelque sorte lâcher du lest. La vraie confrontation à autrui est celle-là, elle nous met face à l'enjeu que nous avions bâti sur l'autre et nous somme de nous en justifier ; quand je le vois je suis partagée entre le sentiment d'adéquation que cette vision implique - adéquation entre mes pensées qui se heurtent normalement à son absence physique et l'objet de ces pensées, lui - et une contradiction naissante, une confrontation entre son existence réelle et son existence pour moi. Il y d'abord quelque chose comme un défi, une mise en doute du bien fondé de mon amour que je confronte à la réalité physique de l'autre, celui qui passe c'est celui que j'aime, voilà c'est lui que j'aime, c'est pour lui que je fais ces "folies", il y a quelque chose d'absurde dans cette confrontation entre l'étendue des mes actions pour lui et ce lui, tellement humain, tellement semblable à moi, tellement défini par des contours, un corps, une voix, une démarche ; là où son absence habituelle a contribué à le façonner comme infini, non résumable à un lieu ou à une situation, en un corps ou une voix. Mais l'amour récupère cette remise en cause à son profit, il a même besoin de cette confrontation pour se fonder, il a besoin des éventuelles failles que pourrait m'apporter sa présence pour les dépasser, pour construire sur elles quelque chose qui les renforce, une explication, une qualité nouvelle. Ce regard, cette façon de parler, de marcher, de passer, je les découvre et je les intègre à un champ de qualités déjà recensées. Même les déceptions que je ressens éventuellement face à ces nouveautés je les sauve, je les rattrape, je les excuse, je travaille à ce qu'elles ne soient plus des déceptions, des intuitions de défauts, je les transforme en preuve de mon insuffisance.


L'insatisfaction
Peu de situation de réelle incompréhension, davantage de décalages concrets d'attente quant à ce que « doit être » une conversation, un moment satisfaisant. L'idéal c'est un moment qui ne pose pas de question, qui puisse se dérouler sans considération de satisfaction ou d'insatisfaction, ce qui suppose un contexte d'habitude, de paix, d'oubli des possibles, de confiance en l'autre – en sa fidélité et sa bienveillance. Mais quand tous ces contextes rassurants sont absents il y a quelque chose d'inévitable à jauger l'instant ; s'il est inhabituel, inattendu, il sera confronté à ce que nous pouvions en espérer ou plus généralement à ce que nous croyons pouvoir espérer de chacune des petites notes de musique de notre vie. Quand il est impossible de s'oublier soi-même au profit d'un intérêt pour les autres et pour leurs paroles c'est que l'habitude nous a trop formés à son modèle, nos dispositions plus ou moins naturelles d'adaptation ont été effacées par nos exigences et l'épanouissement orienté de notre énergie, de notre pratique du vivre dans une sphère particulière, forcément discriminante pour certains.
JM est toujours près de basculer dans l'essentiel, son essentiel, mais peut-être ne le quitte-t-il jamais, ce qui le dispense globalement de pudeur et de rétention de sensibilité, comme en témoigne directement sa voix et sa manière de parler, son application méticuleuse à parler très correctement, posément, peut-être lentement. Il expose à Murielle et à moi sa vision restrictive de la philosophie universitaire, l'idée que si l'on attend de la philosophie d'y être constamment et personnellement interpellé, mis au centre, il n'y a aucune satisfaction à tirer des cours ou des dissertations qui ne sont pas des problèmes qui nous viennent spontanément mais des exercices de pensée, une espèce de méthodologie qui peut à la rigueur inspirer nos propres réflexions. Nous y voyons nous quelque chose de plus essentiel, de plus global et englobant, se limiter à dire de la philosophie qu'elle est une matière comme une autre c'est oublier qu'elle peut parler de tout, l'économie ne peut pas penser, chiffrer ou mesurer la philosophie mais la philosophie peut penser l'économie, la retourner, la légitimer, la critiquer, la remettre en question. On ne peut pas dire du tout qu'il est une partie de lui-même, il est son centre et sa périphérie tout à la fois, il n'est pas séparable de son unité. S'éloigner de soi ce n'est pas être incohérent avec la poursuite permanente de son "intérêt" propre, il faudrait creuser cet aspect très moral d'un amour des idées pour elles-mêmes face à un JM qui semble vouloir aimer les idées pour ce qu'elles lui donnent. L'impulsion philosophique doit d'abord partir de cet amour un peu pur des idées, c'est en tournant la tête vers cet amour déjà déployé que l'on peut constater la trace d'un intérêt plus pratique qui nous aura nourri souterrainement.


Le sourire
Son sourire quand je lui tends ma copie en souriant aussi, si je dis de ce sourire qu'il est vulnérable ou confiant je n'ai rien dit, si je dis qu'il reçoit et cristallise tout à coup et d'une manière informe tout ce que je suppose de gênant, de sympathique ou d'énervant il y a davantage à dire. Un sourire ouvert c'est un sourire qui considère que tout est possible de la part de l'autre, qui voudrait peut-être pouvoir devancer ses pensées ou ses gestes mais qui y renonce et attend, l'écoute, considérant alors cet autre dans toute sa liberté, le recouvrant d'une bienveillance globale, d'une approbation entière. Son sourire dit la conscience d'un certain passif mais aussi la conscience du déploiement instantané et imprévisible du moment, de ses conséquences, de ce que je peux en penser, de ce que j'en écrirai, de ce que j'en tirerai qui n'est pas immédiatement évident. Mon sourire à moi cherche la neutralité, je ne voudrais rien y mettre, je ne voudrais pas que l'on puisse l'analyser comme je le fais pourtant pour le sien.

Le bruit
L'absence de délicatesse des serveurs du sorbon qui débarrassent les tasses, les verres et les cuillères avec fracas, tout s'entrechoque sans sursaut, le bruit devient un témoin du caractère professionnel de l'action, une marque d'efficacité et de virilité de ceux qui l'accomplissent. Le jeune serveur de l'étage me salue toujours de la même manière, son "bonjour vous" est bruyant, il est intégré à la marche du café, au folklore des garçons de café qui saluent les habitués, il n'est pas tant prononcé pour moi que pour tout l'étage, pour tout le café, pour toute l'institution qui persiste dans ses bruits comme dans un élément d'identité essentiel et non-négociable.

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