En y réfléchissant je n'aime pas trop ces moments de petit bonheur qui s'enchaînent et dont on remarque l'existence, lorsque l'on ne trouve rien à reprocher à sa vie, rien d'important. Ils finiront et je ne parviens pas à trouver que l'instant suffit, être heureuse cinq minutes en sachant que l'heure restante sera possiblement faite de petits malheurs n'est pas une option séduisante. En même temps l'idée d'un bonheur à long terme effraie par sa fadeur, j'apprécie presque ce doute constant sur sa pérennité qui pousse à le prolonger à tout prix, quitte à en faire pâtir le présent. Le bonheur devient un travail de stratège acharné qui exploite au maximum sa marge de manoeuvre et d'influence dans un grand lot d'aléatoire, il nie même cet aléatoire et se dit qu'il est à l'origine de tous les sentiments, de toutes les ambiances qui habitent un couple. Sa responsabilité est tellement grande qu'il ne peut jamais relâcher son attention. Je pense à dimanche, à notre réveil, à notre petit-déjeuner, aller bruncher dehors me semble capital pour conclure sur un élan nouveau, pour ne pas se quitter sur les restes d'une soirée passée ensemble, seul moment vers lequel nos efforts seraient dirigés, négligents comme deux mauvais organisateurs. Il faut des efforts constants, une maniaquerie du détail, le laisser-aller ne peut pas être une règle délibérée de vie, ni à deux ni tout seul. Voilà à quoi je pense, dans ses bras. Lui s'est endormi et je regarde le plafond à la recherche d'autres pensées profondes ou de sommeil mais ni les unes ni l'autre ne daignent venir.
En fait l'idée de l'article me vient à ce moment là, je me répète "dans ses bras" (en titre ? en italique ?) plusieurs fois, jusqu'à penser à un texte d'Émilie qu'elle m'avait fait lire sur son beau carnet, un joli texte spontané sur un chaos compliqué, qui finissait "dans ses bras". Nota bene l'arnaque de ce concept, comme lire vautré au lit ou allongé sur l'herbe : la noblesse de l'activité lui a forgé une image d'Épinal de confort, de naturel, qui ne se vérifie pas en pratique. Les bras de l'autre ne sont confortables que dans la subjectivité de l'amour, la moindre petite once d'objectivité obligerait à y voir des os entourés de chair, un abri potentiellement pointu et oppressant. Mais on ne déroge pas aux rituels de l'amour, on ne peut que négocier des positions un peu commodes, au moins sincères. Avant qu'il ne se s'endorme je lui dis que Platon avait raison en fait, pour le mythe de l'androgyne, tout à fait raison. Il me dit "ouais ouais, mais tu l'as déjà dit". On écoute trois minutes de Vivaldi parce que l'iPod de sa mère est sur sa table de chevet et qu'il ne contient que Vivaldi, Glenn Gould et Étienne Daho. Au réveil sa mère rentre d'un mariage, on discute un peu, je suis intimidée, elle me prête Le remplaçant d'Agnès Desarthe avec un sourire bienveillant, elle est très belle, très blonde, très élégante, j'ai les cheveux un peu ébouriffés et ma jupe est froissée. Je le regarde lui, si à l'aise (aucun mérite, c'est sa mère), j'essaie de cerner à quel point j'ai le droit d'être moi, d'être naturelle, d'être ceci ou cela. Elle me parle d'une émission sur la poésie juive sur France Culture, sur le moment je m'en veux violemment de ne pas avoir entendu ce qu'elle a entendu, de ne pas avoir lu ce qu'elle a lu, des petites lacunes de rien du tout deviennent béantes parce qu'elles sont les seules passerelles conversationnelles, je trouve détestable de ne pas les maîtriser. Tout cela se passe très brièvement en fait. Elle nous dit d'aller déjeuner au Marty, lui ne veut pas, je propose le Café Beaubourg, on finit au Sévigné.
Quand je rentre je trouve mon père, fraîchement rentré, il ne me pose aucune question parce qu'il ne l'a jamais fait, ma mère s'en charge toujours, normalement. Sa politique actuelle est de ne pas prêter d'intérêt à ce que je pourrais dire d'intéressant, il a peur que ça me monte à la tête ou je ne sais pas, du coup je me surpasse, je lui parle de lectures, de mediapart, de la taxe carbone, je devance le présentateur du JT sur les infos qu'il délivre au compte-gouttes parce que j'ai déjà lu la dépêche sur le sujet. Je crâne. Il reste impassible, froid, distant, il part tôt et rentre tard. Alors j'ai des impressions d'indépendance, mes week-ends toute seule depuis l'âge de dix ans (ne pleurez pas) deviennent des semaines, je joue à la grande chez Monoprix, j'achète des poivrons rouges, des jaunes, des steaks de soja, des courses sérieuses quoi. Recette : prenez un poivron rouge (plus sucré que le vert, même goût que le jaune), lavez-le, coupez-le en deux, enlevez la "tige" et les graines puis coupez des tranches dans le sens de la longueur, plus ou moins larges. Faites-les dorer dans une poêle avec un peu de bonne huile d'olive, pas trop longtemps, histoire qu'ils restent croquants. Disposez le tout dans une assiette ou un ramequin, dégustez simplement.
Hé bien je crois que je vais faire la théorie de la belle mère sur mon blog parce que 1. ça me fait un peu de pub 2. je crois qu'elle mérite d'être lue par plusieurs jeunes filles, de par son caractère préventif et pédagogue.
Chère Juliette,<br />
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Visiblement, c'est sérieux avec ce garçon. Tu as rencontré ses parents. Concentrons nous sur sa mère. Si tu le veux, je te donnerai la théorie de la belle-mère, élaborée par moi même après quelques experiences douloureuses.