La Land Rover est partie vers le sud-ouest, dans le Lot, je n'aurais jamais passé autant de temps avec mes parents que cet été (enfin si quand même) mais encore une fois j'aime l'idée reposante d'atterrir en terre pacifique, chez une amie d'enfance de mon père et son mari, dans un hameau perché, loin de tout, séparé du reste du monde par une route sinueuse de quelques kilomètres dont les virages ne font pas de cadeau à la voiture chargée. En même temps les portables y fonctionnent et internet y règne, preuve qu'aujourd'hui on n'est jamais perdu nulle part. Je connais mal ce couple et leur fille, plus âgée que moi, actuelle doctorante en pharmacie, je connais son prénom et j'occupe sa chambre, elle vit pour quelques mois à Sarajevo. Les chambres des maisons de campagne sont nettement moins personnelles mais il y a des indices de présence, de goût, quelques parfums laissés là - j'en déduis qu'elle en a beaucoup, que ses parents ou son copain ont trouvé le cadeau rituel, qu'elle s'en fiche un peu. Une petite bibliothèque, des Tintins, des livres plus sérieux liés aux études, de bons romans, des mauvais, des magazines, un petit bureau en bois, un bouquet de fleurs, une belle armoire remplie de vêtements, une commode pleine de linge, une grosse malle en guise de table de chevet, des rideaux épais en lin, un fauteuil Louis XV. La pièce est grande et en fait un peu mal aménagée, il y a un grand vide au milieu, mal comblé par un tapis de laine, vide potentiellement inévitable car la chambre est plus carrée que rectangulaire mais quand même, il y aurait à faire. La baie vitrée du salon offre aux yeux un grand vertige, au loin on distingue le Château de Castelnau-Bretenoux, les hauteurs du Lot s'étalent généreusement et je ne parviens jamais à lire en faisant face à la baie vitrée, mes yeux se perdent toujours dans le paysage, il y a trop à voir.
A. et D. sont tout deux professeurs ce qui nous vaut à table de longues discussions sur le système éducatif, des récits d'anecdotes qui me plaisent et surtout leur envie assumée d'arriver à la retraite, une usure palpable. Je parle assez peu parce qu'il n'y a pas vraiment de place pour moi, je ne partage pas la longueur d'onde de leur conversation, je n'aime pas avoir cette image presque mutique mais je ne trouve pas légitime d'intervenir, le jeu social qui se déroule entre mes parents et eux est tellement réglé, tellement anti-spontané, que rien ne m'y motive assez pour y pénétrer. Tout est réchauffé, les réflexions sont devenues des anecdotes et à chaque récit le conjoint de l'intervenant prend le sourire poli et supérieur de celui qui connaît déjà l'histoire, qui se retire modestement du feu de l'action, presque physiquement, comme pour dire "c'est à votre tour". Alors pour m'occuper j'observe, très attentivement, j'essaie de dénouer les fils de leurs techniques de conversation, j'essaie de percevoir leurs failles. Pour mes parents la tâche est facilitée par des années de vie commune, je lis en ma mère comme en un livre ouvert, je crois percevoir objectivement tout son narcissisme, sa volonté d'être au centre des attentions tout en regrettant de ne pas l'être, pour faire diversion, pour que les autres ne puissent pas la penser narcissique mais qu'ils acceptent sans broncher ses "moi je" en se disant après tout, il faut bien qu'elle parle. Souvent je regarde mon père avec insistance, j'aimerais qu'il me signifie d'un regard que oui, lui aussi perçoit ces choses, que je ne délire pas toute seule dans mon coin. Je crois qu'il ne le fait pas par correction, parce qu'il aime ma mère et connaît ma tendance à la critiquer, parce qu'il ne veut pas attiser cela en donnant son appui, même d'un simple regard. Mon père a vendu son âme pour que règne la paix. Pour nos hôtes tout est plus compliqué, D. est une femme très effacée, je sens nettement qu'elle aime énormément sa fille, qu'elle écoute beaucoup les gens mais qu'elle semble avant tout vouloir tenir son rôle de femme de maison, elle a un côté bovarien, elle lit beaucoup et prend des anti-dépresseurs, parfois aussi elle s'absente complètement des conversations et fixe alternativement son regard sur ceux qui prennent la parole, sans pour autant les écouter. Ma mère ne regarde jamais la personne qui parle, preuve selon moi qu'elle poursuit en solitaire son propre chemin, ne voulant rejoindre la route commune que lorsque la parole est sienne, en ne rebondissant jamais sur le contenu de ce qui a été dit mais toujours sur un mot anodin qui l'inspire soudain, comme une mauvaise partie de ping-pong. A. a de la classe mais sa voix contraste avec le reste, elle a quelque chose de trop brut.
Mon père connaît D. depuis son plus jeune âge, je trouve entre eux cette complicité qu'ont les amis d'enfance, la complicité des souvenirs, des contacts, des regards tournés vers un passé commun alors que devant eux se déroulent un présent dont ils sourient ensemble d'étonnement : nos conjoints, nos enfants, nos vies, qui l'aurait cru ? Ces regards sont l'air frais de sincérité de nos longs repas, le reste me paraît tellement vain, une grande comédie où tout le monde joue à croire, à parler, à rire. Je dis à ma mère - en aparté - que je préfère la relation que je pense avoir avec mes amis, elle rit de l'évidence mais je crois qu'elle ne saisit pas bien l'ampleur de ce que je veux dire. Un débat Zola versus Flaubert se rejoue le premier soir, c'est un des petits numéros favoris de mes parents, A. et D. écoutent poliment, interviennent, glissent le nom de Maupassant, de Paul Zumthor, ils sont parfaits joueurs. Au restaurant, le deuxième soir, le vin succédant au champagne délient un peu les naturels bridés, D. s'exprime davantage, ma mère choisit le silence, très rapidement assommée par l'alcool, mon père s'embarque dans des discours assez stériles, sur des sujets si pointus que personne ne peut vraiment lui répondre. Je pense pendant tout ce temps à écrire cette facticité même si elle m'embête un peu, immortalisée de la sorte. J'aimerais noter des mots, des expressions, en fait j'aimerais prendre des notes pendant nos repas, ne rien oublier de ce que je note toujours mentalement. Il y a des phases ethnologiques de la vie où l'on s'arrêterait bien de vivre activement pour se ranger sur le côté, comme témoin attentif, et à force de scruter il n'y aurait plus de vie sous la loupe, il n'y aurait plus qu'un enclos où s'ébatteraient naïvement nos victimes, décortiquées, éventrées. Ma mère me dit toujours "arrête de ratiociner" et parfois je penserais presque qu'elle a raison. Mais pour de mauvaises raisons !