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"La Légende de Duluoz compte à présent sept volumes, quand j'aurai terminé, dans environ dix, quinze ans, elle couvrira toutes les années de ma vie, comme Proust, mais au pas de course, un Proust qui court... Je vois à présent la Cathédrâle de la Forme que cela représente, et je suis tellement content d'avoir appris tout seul (avec un peu d'aide de messieurs Joyce & Faulkner) à écrire la prose spontanée, de sorte que, même si la Légende court pour finir sur des millions de mots, ils seront tous spontanés et donc purs et donc intéressants et en même temps, ce qui me réjouit le plus : RYTHMIQUES..."

Jack Kerouac, Lettre à Malcolm Cowley, 11 septembre 1955


Mon père n'aime plus du tout Saint-Martin. Il dit qu'il a des envies de meurtre lorsqu'il voit tous ces touristes, sur le port, qui bouffent bêtement leur glace à deux balles. C'est une constante, partout les touristes bouffent bêtement des glaces à deux balles. Il le dit assez littéralement comme ça, signe qu'il revit un peu de l'énervement qu'il ressent en situation lorsqu'il en parle : énervement feint, mis en scène, mais peut-être que si on lui mettait un touriste à glaces devant les yeux, dans ces moments là, il lui en voudrait personnellement. Je pensais poursuivre infiniment une vie américaine mais non, des choses arrivent et vous font prendre un autre chemin. La prochaine fois j'irai à Chicago, peut-être même en septembre, quitte à faire quelque chose des longs mois de vacances donnés par la fac. Alors la terrasse du Bazenne, aux Portes en Ré, ça change un peu de Bryant Park et compagnie, ça me ramène dans la douce continuité des six ou sept dernières années, temps depuis lequel mes parents m'attirent à l'île de Ré. Au début, au milieu, à la fin même, je n'aimais pas trop, enfin je me le disais, et puis je me suis surprise à y retourner avec A, en hiver, sans vraie raison, pour un week-end pseudo saint-valentin au Clos Saint-Martin. Après j'ai dû reconnaître que j'appréciais le côté 21e arrondissement de Paris, que les provinciaux et moi c'était pas le grand amour, et qu'aux Portes on croisait ses voisins de l'année. Même dans les plus petits villages de Sologne, il y a l'année plus d'habitants que les vrais locaux d'ici. Depuis dix-vingt ans, tous ont vendu petit à petit, normal quand on voit qu'une modeste petite maison, de même pas cent mètres carrés, atteint très fréquemment les cinq cents mille euros. On croise souvent Jospin sur son vélo, l'enfant d'Ars en Ré, il fait des tours bizarres, je veux dire pas très utiles, et dans des coins pas très beaux. Parfois Toubon, aux Portes, maison déjà plus imposante, plus typée villa que celle de Jospin. Esthétiquement, l'immobilier de l'île, ce n'est pas terrible : vous avez toujours quelques belles maisons, aux Portes, à Saint-Martin, mais la plupart sont d'anciennes baraques de pêcheurs ou leurs simulations, rachetées et boboisées par des Parisiens ou des 92iens, qui acquièrent au mieux un petit côté convivial et qui gardent au pire cette froideur de la pierre blanche, cette hostilité très côte Atlantique. Pour continuer malgré tout mon périple américain je me suis mise à Kerouac, on m'avait offert son imposant Quatro Gallimard et je me balade un peu partout avec, dans le panier de mon vélo, dans mon sac, sous le bras. Ici les gens font gaffe aux livres que vous lisez, même sur la plage il faut être présentable dans son choix de lecture, les regards sont impitoyables. Et je ne suis pas sûre que Kerouac soit du genre de la maison. Dans la grande et bazardeuse librairie des Portes, sans doute la seule de l'île digne de ce nom, je m'amuse à me perdre dans les rayons, si proches les uns des autres que l'on a du mal à estimer la taille de la pièce, à farfouiller dans des piles poussièreuses plus ou moins classées, sans y trouver grand chose d'ailleurs, juste histoire de faire vivre le folklore des vieilles librairies, d'oublier l'angoissante aseptisation de Gibert ou de la Fnac. Le type qui tient la boutique est un fou, plus que de littérature, des livres en tant qu'objet, il ouvre l'été pour les Parisiens et part l'hiver s'approvisionner un peu partout, surtout à Paris. Circuit fermé : on ne sort jamais vraiment de Paris ici. Il accepte à la fois l'euro, le dollar, la livre sterling, tout sauf "la monnaie plastique" ie la carte bleue, et le jour où ils l'obligeront à l'accepter - dit-il - il partira. L'endroit accueille des scènes anecdotiques, un vieux monsieur qui entre et qui demande d'une voix rocailleuse au libraire "des ouvrages très pointus sur les guerres napoléoniennes en Espagne", un femme qui adôôre Madeleine Chapsal et cherche un livre écrit "par un Nicolas de quelque chose, l'histoire de deux jeunes gens amoureux et euh..." Le libraire dit volontiers que le jour où il partira, ils s'empresseront de le remplacer par une boutique de fringues, il rit en mentionnant un nouvel arrivant du village, spécialisé dans les tee-shirt et pull "I love Ré", avec le coeur et compagnie. J'achète Le métier de vivre de Pavese, parce que Murielle m'en a donné l'envie, du Virginia Woolf, parce que je viens de lire un passage où Kerouac s'en prend à son "chichi romantique" et des bouquins de botanique, parce que c'est la passion du jour de ma mère. Je remarque que le rang d'étagère étiqueté Charles Maurras contient beaucoup plus d'ouvrages que dans n'importe quelle Fnac ou Gibert, quand j'en parle plus tard à mon père il me dit que sans doute le libraire s'adapte à la demande. Chaque jour celui-ci tient une liste de tous les livres qui lui sont achetés, pour se réapprovisionner rapidement, tout est soigneusement organisé alors qu'on penserait spontanément qu'il s'agit d'un grand n'importe quoi où les livres arrivent par hasard. Ce doit être un job sympa, ça, libraire dans une petite ville, dans un village, ou même à Paris, comme cette petite librairie philosophique de la rue Claude Bernard, où j'oublie toujours d'aller mais que sans doute beaucoup de normaliens fréquentent. Mes parents ont un peu la flemme de faire de vraies courses alors on atterit sans cesse dans les restaurants du coin, parfois j'aimerais un petit plat à la maison, autour de la table, mais pour cela il faudrait que je prenne les courses en main. Ici il n'y pas grand chose, pas d'internet, pas de télé, pas de vraies sorties, alors qu'il pleuve ou qu'il fasse beau je me retrouve à lire, à écouter la radio, je commence à bien connaître les programmes de France Culture, toutes leur petites musiques de transition.


Kerouac me donne envie d'aller à Denver en partant de New York, de faire du stop. Bref ce que je ne ferai jamais, alors je suis contente qu'il le fasse pour moi, j'ai souvent l'impression d'y être. Pour l'instant, et parce que je ne suis qu'au début de Sur la route, je ne suis pas bien sûre de voir où il veut en venir avec ses déplacements sans fin, ses rencontres romanesques, ses amis atypiques. Mais comme lui-même ne sait pas trop ce qu'il en est, je me plie à notre ignorance commune et je profite de son écriture, écriture de celles qui laissent respirer et voir. Le recueil contient aussi des articles judicieusement placés là, je découvre tout cela un peu naïvement : "contrecoup : la philosophie de la Beat Generation", "Principes de la prose spontanée", "A quoi je suis en train de penser" etc.


Ca me dirait bien d'écrire des cartes postales, à qui voudra.
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K
Je te conseille humblement "les clochards célestes" de Kerouac, c'est de loin celui qui m'a le plus marqué (et j'ai été un gros beatnick)<br /> Et je veux bien une carte postale, même si tu ne me connais pas, j'aime bien l'idée!
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J
<br /> Tu es la deuxième personne qui me le conseille en moins d'un mois, alors ok ! Pour la carte postale ok bis, l'offre tient toujours, je repars bientôt : embrouillamini at hotmail poi.nt com<br /> <br /> <br />
E
quelle coïncidence, je lis aussi "Sur la route" :)<br /> Je trouve que c'est une lecture qui convient tout a fait aux vacances..<br /> surtout celles-là, mais il ne s'agit peut-être que de moi.<br /> écris moi si tu te souviens de l'adresse de mémoire.<br /> Biz.
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S
Maurras is back ! Comme les Ramones. <br /> Je l'ai toujours dit. <br /> Bon, à Ré, mais c'est un début. <br /> Jolie carte postale, en tous cas.
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C
Je me souviens de l'exposé d'Adèle sur la Beat Generation. <br /> Sinon, je veux bien une carte postale !
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J
<br /> comme pour Murielle, n'hésite pas à m'envoyer ton adresse par mail baby<br /> <br /> <br />
M
1- Ah Le métier de vivre, tout n'est pas à garder, comme dans tout les journaux intimes mais la majorité des passages sont très beaux et très tristes.<br /> <br /> 2- Mercredi je me suis inscrite à la fac et j'ai vu ton sosie au stand de l'OFUP, elle s'ennuyait assise sur une chaise, j'ai fini par lui sourire. <br /> <br /> 3- C'est très vrai de dire que Kerouac fait à notre place tout ce qu'on ne fera pas, on pourrait étendre ça à toute la littérature.<br /> <br /> PS : Je peux t'envoyer mon adresse si tu veux, je comprends trop ton désir d'envoyer des cartes postales.
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J
<br /> embrouillamini[at]hotmail.com ! les cartes vont pleuvoir !<br /> et je googlerai l'OFUP, histoire de savoir dans quel genre de truc mon sosie s'ennuie<br /> <br /> <br />