Un café. Des gens dedans, dehors, surtout dehors, il fait très beau, très chaud, le soleil tape en plein sur la terrasse. A côté de moi une fille bosse je ne sais quoi, un truc qui nécessite des surligneurs et une calculatrice, des polycopiés et un Perrier citron. Parfois un moineau entre dans la salle pour picorer ce qu'il trouve par terre, des miettes sûrement. Bon mais en fait je me fiche du moineau et du café, il n'y aurait pas grand chose à raconter je crois. Qui étaient ces idiots qui passaient leurs journées au café pour écrire ce qui s'y passait ? Peut-être qu'ils ne faisaient que semblant d'y être, confortablement installés dans leur lit. Par exemple je pourrais voir cette fille entrer dans le café, une fille assez belle mais à la beauté discrète, qui n'a pas une pleine conscience d'elle-même. Elle pourrait s'asseoir juste en face de moi, là, sur cette table de quatre vide et triste, poser son sac en face d'elle, ou à côté d'elle, sortir un livre, ou sortir son portable - disons son portable - et elle commencerait à rédiger un message à un ami, pour occuper ses doigts d'abord un peu gênés de n'avoir rien à faire en public. Ensuite elle s'y ferait, à sa solitude, elle poserait son portable et elle s'enfoncerait dans sa chaise, en regardant les autres autour d'elle, dont une personne avec plus d'insistance, ce type qui lit un gros livre près de l'entrée. En même temps il semble peu probable qu'elle prenne une table de quatre pour elle seule. Peut-être qu'elle attendrait des amis. Si elle était réellement seule, elle irait probablement s'asseoir à une table pour deux, près de l'entrée, pas loin du type avec le gros livre. Du coup elle le regarderait moins fixement parce qu'on regarde toujours moins les gens qui sont proches de nous. Sûrement qu'elle sortirait un livre, du coup, si elle sortait son portable elle aurait peur que le type la prenne pour... pour une fille qui sort son portable en s'asseyant quelque part. Elle lirait un Duras. Ou un Colette. Peut-être même un Montherlant, juste pour voir, sa tante lui a dit que c'était délicieusement machiste. Quand une fille de son âge entrerait dans le café, elle lui lancerait un regard méchant, scrutateur, comme une lionne qui a choisi sa proie - le type au gros livre - et qui ne permet à aucune autre lionne de tenter quoi que ce soit. Le type ne se douterait de rien parce que les types ne se doutent jamais de rien, sauf lorsqu'ils sont lourds et trop entrepreneurs, ça vient certainement de cette incapacité masculine à faire plusieurs choses en même temps : quand ils regardent un film ils regardent un film, quand ils lisent ils lisent. Point barre.
La fille à côté de moi s'est mise à réciter son truc tout haut, ça ressemble à de la comptabilité, même si je n'ai aucune idée de ce à quoi ça peut ressembler, à l'oral, la comptabilité. Enfoncée dans sa chaise, bien droite mais en même temps détendue, la fille lirait son livre avec une passion un peu feinte, juste parce que c'est classe d'être dans son truc, cette exclusivité de l'attention, c'est masculin en fait, en tout cas c'est classe. Le type ne remarquerait toujours rien, de toute façon la fille n'agirait pas spécialement pour le faire réagir, juste pour s'ancrer dans un scénario particulier, pour avoir les gestes de la fille qui lit avec passion à côté d'un type qui lit un gros livre. Même pas sûr qu'elle y réfléchirait autant, à ce qu'elle fait, la fille. Disons qu'elle le ferait un peu automatiquement, du haut de l'habitude qu'elle a à le faire à chaque fois. Malgré toute sa bonne volonté, la fille aurait des instants d'inattention, elle lèverait parfois la tête, rêveuse, et regarderait les passants dans la rue du café. Et ça ferait un peu partie de son rôle, cette façon rêveuse de s'élever de son livre, comme si elle rêvait grâce à lui, comme si elle pensait par lui. J'ai précisé qu'elle aurait commandé un café ? Ca va de soi. Un café tout ce qu'il y a de plus classique, un expresso moyen, pas assez bon pour qu'on le remarque, pas assez mauvais pour qu'on lui en veuille. Et puis ça reste l'option la moins chère dans n'importe quel café. Parfois, aussi, elle se mettrait à sourire, pas trop visiblement hein, presque seulement intérieurement, encore une fois pour s'ancrer dans ce scénario où le script de son imagination lui dit "elle sourit." Peut-être que le type partirait à un moment, pas tout de suite mais disons, une heure après son arrivée. Il jetterait négligemment la monnaie sur la table, le compte exact, il rangerait son livre dans la poche de sa veste et il partirait léger, comme il est venu. Pour elle ça serait un mini déchirement, ces drames arrivent chaque jour, un type qui quitte le café où la lionne avait tendu son piège imaginaire, c'est un drame l'espace d'une seconde, demain la fille aura oublié et ça recommencera. Si le type l'avait abordée, elle l'aurait de toute façon immédiatement placé dans la catégorie "lourds qui abordent" et se serait bloquée, aurait répondu le strict minimum pour lui faire comprendre que non, tais-toi maintenant, retourne à ton gros livre à laisse-moi à mes plans secrets.
Une fille est venue s'intercaler entre mademoiselle comptabilité orale et moi. Elle mange un truc bruyamment, c'est dégoûtant. Si lui vient l'idée saugrenue d'essayer de lire ce que j'écris sur mon fichier wordpard, au moins elle saura qu'elle pourrait faire moins de bruit. Et se redresser aussi, qu'est-ce que c'est que cette position qui incline la tête parallèlement à la table ? J'ai l'impression qu'elle lit maintenant. C'est pas contre toi hein. Alors ça y est, le type est parti, la fille se retrouve seule - ou tout comme - dans le café, malgré tout elle ne change pas d'attitude, elle reste concentrée sur son scénario imaginaire, la continuité c'est important, comme les acteurs d'une pièce de théâtre, quand leur monologue est passé ils restent quand même dans leur personnage. La fille attendrait son monologue depuis longtemps, mais jamais il ne serait venu, c'est le drame d'une vie ça, le monologue qui ne vient jamais, le rôle qui attend son passage en permanence. Elle est jeune, sans vraie expérience, pas cette expérience dont parlent les gens à partir de soixante ans en tout cas, elle a le temps de voir son monologue venir. N'empêche que. Il tarde. Et un monologue qui tarde, quelque soit l'âge, c'est dramatique. Elle penserait à ça, à son monologue raté, elle aurait arrêté de lire son Duras, son Colette etc. Elle l'aurait peut-être même rangé pour sortir son portable et envoyer ce message ô combien dispensable à son ami, A... Aristide. Elle songerait à partir à son tour et elle se souviendrait que rentrer pour rentrer n'a pas plus d'intérêt que de rester ici. Donc elle resterait, jusqu'à ce que l'impulsion la prenne de partir d'un coup. Le café vient de se brancher sur un morceau horrible qui me déconcentre, le type chante horriblement mal "I'd like to drive your tears, you're my destiny ouh ouh yeah yeah". Ce genre de chanson me donne souvent l'impulsion de partir, je résisterai peut-être cette fois. Vendredi dernier j'ai envoyé mon dossier à Assas, je vais partir en droit, enfin sûrement, j'ai même un fichier powerpoint de mon futur parcours scolaire, en troisième année j'entre à Sciences Po Paris, l'interview du Figaro de ce type tabassé dans le noctilien m'a convaincue que le verbiage c'était l'avenir, que la rhétorique c'était la vie. Je crois que ça y est, la fille est blasée, elle se lève, range son portable, son livre, tout, elle met sa veste et s'en va.
C'est effrayant, la comptabilité. Sinon, vous avez bien raison. Bien la peine de se fatiguer à intégrer l'ENS si c'est pour repartir faire du droit quelques années après, parce que sauf exception, dans le contexte actuel, l'enseignement est un boulot de merde, et la recherche un milieu de crevards...
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Baroque, en écrivant cet article, enfin après, me suis dit : si j'obtiens l'assentiment de Baroque, et ben la boucle sera bouclée, tout sera parfait. La boucle est bouclée, tout est parfait.<br />
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U
un bloggueur
13/05/2009 21:04
Salut, je trouve tes photos superbes et voudrais savoir quel est ton reflex. Cordialement.
J'aime la façon dont, finalement, on ne sait plus très bien si cette fille est là ou non. On sait qu'elle n'est pas là mais, quand même, un léger tiraillement, un tout petit doute, est-ce qu'elle invente ? Et ce "c'est pas contre toi hein", c'est assez lol.C'est dôle comme ta façon d'écrire me fait immédiatement imaginer la scène -et non, ça ne se produit pas à la lecture de n'importe quel texte. Je le savais déjà, mais vraiment tu perçois très bien ces choses que tout le monde voit mais ne regarde pas.