Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Le visible et l'invisible



Enfants, nous jouions aux avions en papier. Ma spécialité, c'était le concorde, une feuille A4 pliée dans le sens de la longueur, bricolée en un avion qui volait follement mal mais que j'aimais beaucoup. Les avions que fabriquait Oscar étaient beaucoup plus performants que les miens : il passait de longues minutes à décider de l'inclinaison des déchirures sur les ailes de ses avions perfectionnés
et j'avais beau tenter de suivre son exemple, je restais cette petite fille maladroite qui ne savait pas fabriquer de beaux avions. Parfois, en désespoir de cause, je m'autorisais une petite tricherie : j'allais plus ou moins discrètement trouver le papa d'Oscar et je lui demandais de mes yeux larmoyants de me fabriquer un avion qui volait bien. Je l'aimais bien le papa d'Oscar, c'était le seul complice de nos jeux d'enfants, les autres étant décidément trop adultes, ils parlaient à table avec des mines graves et quand ils riaient je n'en comprenais pas la raison. Après avoir fabriqué, la journée durant, des dizaines d'avions en papier, nous organisions un concours de vol. Nous étions deux participants, parfois trois quand le papa d'Oscar était vraiment très gentil, mais c'était plutôt rare. Nous faisions ça de manière très méthodique : la compétition avait des règles et chaque avion concourait contre un adversaire de sa taille, pour que les jeux soient justes. Tout se passait dans le salon, devant la grande cheminée, à côté de la salle à manger dans laquelle restaient toujours les grands. Parfois ils passaient nous voir et s'enquéraient de l'évolution du score : Oscar n'était pas particulièrement modeste et n'hésitait pas à crier haut et fort sa victoire, tandis que j'essayais d'adopter l'attitude la plus digne et la plus courageuse possible. Quand ma mère passait et qu'elle apprenait que j'étais en train de perdre, encore une fois, une vague de pitié la traversait et elle s'approchait de moi pour m'embrasser, pour me dire que ce n'était pas grave, que mes avions étaient quand même les plus beaux. Mais je n'étais pas dupe et cette pitié m'humiliait plus qu'autre chose : j'avais l'impression d'être ravalée au niveau de l'éternelle perdante, de celle qui toujours aurait besoin d'être consolée. Quand venait le tour de l'avion construit par le père d'Oscar, je reprenais espoir, j'étais heureuse de pouvoir nuancer mon catastrophique bilan. Oscar remarquait bien que l'avion qui concourait alors n'était en rien semblable à ceux qu'il me connaissait mais il ne disait rien, trop sûr de sa victoire pour se sentir menacé par l'unique mienne. Nous avions toujours du mal à conclure le jeu, lui en gagnant passionné, moi en perdante acharnée. Quand tous les avions avaient défilé, nous commencions discrètement à en construire d'autres, histoire de retarder le moment où nous aurions à rejoindre nos terribles rêves, séparés. Mais la duperie échouait invariablement et même la compréhensive voix du papa d'Oscar nous appelait à la raison : "maintenant, c'est fini". J'ai repensé à ces avions l'autre jour, devant un petit garçon qui triturait une feuille de papier dans le métro ; sa mère avait l'air gêné par le bruit que faisait ce jeu et lui a rapidement demandé d'arrêter, de se tenir tranquille. Je lui ai souri pour lui faire part de ma solidarité mais il n'a pas bien compris et m'a certainement considérée comme étant du côté de sa mère. J'y ai aussi repensé en revoyant Oscar de manière plus régulière que ces cinq dernières années. Je suis fière de pouvoir dire de lui que je le connais depuis le jour de sa naissance, fière en regardant nos photos d'enfance et en pensant à nos évolutions respectives. Aujourd'hui quand je lui parle, c'est sur un ton professoral, je suis celle qui lui donne des "cours", en tant qu'amie mais une amie qui prend son rôle au sérieux. Et souvent, alors que je lui parle sans légitimité de la pierre qui roule et qui se trompe chez Spinoza, je repense à ces avions que nous fabriquions, à ces randonnées en forêt durant lesquelles j'acceptais de lui donner la motié de mon kinder surprise s'il me laissait un peu de ses chips épicées, à ces dîners à la fin desquels j'étais chargée de demander la permission pour se lever de table, à ces disputes devant les gendarmes, ces petits insectes rouges qu'il s'amusait à écraser pour me faire enrager. J'y repense en me disant que nous vivons l'instant présent en mettant ce passé de côté, chose indispensable mais un peu triste, tout de même.
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
je ne nie pas ce qui a été dit plus haut
Répondre
A
Très beau texte. Vraiment.
Répondre
J
<br /> :$<br /> <br /> <br />