
J'aurais voulu écrire le récit lyrique d'une escapade pédestre dans un Paris nocturne. Tout aurait commencé par les douces et longues notes d'une chanson distincte : d'abord un peu de violon discrètement rythmé par une batterie de velours puis une voix accompagnant le marcheur dans ses efforts, avec chaleur et vitalité. L'effet n'aurait pas été immédiat mais serait rapidement né d'une sincère spontanéité ; avant lui le flâneur à en devenir aurait pourtant décidé d'ériger de solides barrières mentales afin d'éviter ce qu'il convenait d'appeler une manipulation par la musique. Et comme à chaque fois, ces barrières n'auraient pas été suffisantes, la musique gagnait, ensorcelante. Devenu promeneur, il aurait réalisé que l'insensibilité désirée ne pourrait s'atteindre qu'avec la mort, éliminant ainsi de bonne grâce les remords qui l'encombraient. Déjà les contours de la réalité abrupte se faisaient plus flous : le couple amoureux banalement enlacé se permettait d'incarner des décennies de poésie romantique, des siècles de relations brûlantes et éphémères. Chaque sourire faisait éloge à une vie tournée au ralenti, donnant au moindre mouvement une profondeur que peut-être il ne méritait pas. Enfin il se trouvait libre dans la musique d'un autre, enfin les points d'orgue se multipliaient dans une mélodie pourtant déterminée et ininteractive, enfin il était en train de vivre la signification oubliée de l'instant présent. Directrice émotionnelle du flâneur, la mélodie aurait soudainement transformé son expression en un afflux de résonances convergentes en un point reconnu orgastique par son auditeur. Tout son être désormais goûtait à ce délectable plaisir d'un contrôle spirituel. Ses jambes battaient la cadence martiale et veloutée de la structure de la musique, restée seule après le départ du violon pour de silencieux horizons. Si le sentiment d'imposture avait tenté de se réintroduire en lui, le promeneur aurait puisé autant de forces que nécessaire pour le combattre, tant que durait la musique. Dans son exaltation déjà il se perdait, commençant à oublier l'existence d'autrui hors du monde ralenti et approfondi dans lequel il était persuadé de vivre pour toujours. Un rapprochement inattendu aurait dû le prévenir du danger imminent, le geste signifiant d'un être cherchant à entrer en contact avec un autre. Le découvrant sans préavis, il aurait accepté d'abandonner son monde dans l'urgence, sans réellement réfléchir à ce qu'il y perdait. Il aurait été question d'un automatisme et non d'un choix. Une fois détruit, son univers n'aurait laissé en lui que l'espoir de retour rapide, le changement de réalités devant pouvoir s'effectuer aussi vite que le dictait le désir. Alors, confiant, l'à nouveau marcheur aurait éteint le son de sa mélodie, consentant à répondre aux sollicitations extérieures : "oui ?".
"T'as pas du feu ?"