Vendredi 31 octobre 2008

Par Juliette


Je l’ai dit comme ça, brusquement, ils étaient en train de lire dans le salon et j’ai déclaré : « c’est au Rostand qu’ils font le meilleur chocolat chaud. » Sauf que mes parents ne le sont pas pour rien, ils savent que j’ai besoin d’introduction, de transition, de hiérarchisation du récit, d’ordre quoi, et comme ils savent tout ça ils ont su que je n’en n’avais pas fini. Ma mère m’a aidée, elle m’a demandé : « Ah tu étais au Rostand aujourd’hui ? Tu as vu ta tante ? » C’est une sorte de blague entre nous, à chaque fois qu’on parle du Rostand on parle de ma tante, parce que ma tante aime faire savoir qu’elle est tout le temps au Rostand, ce qui révèle certainement qu’elle n’y est pas si souvent. Du Rostand on dit « ah, le café littéraire ! », même si « on » ce n’est qu’une fille, hier. J’étais donc devant mon chocolat chaud, sur la terrasse couverte et chauffée, la deuxième, je lisais le discours prononcé mardi sous la coupole de l'Institut de France par Jacqueline de Romilly et j’enchaînai rapidement sur les premières pages déjà lues de Paludes de Gide, ayant oublié d’amener autre chose. La serveuse blonde s’agitait autour des tables, elle promenait son regard accusateur sur les clients qui prenaient place, quand elle s’approchait pour prendre la commande ce regard devenait même agressif tant elle semblait sur la défensive, elle avait vraiment l’air de mépriser ceux qui faisaient d’elle une serveuse. J’ai versé le lait chaud dans ma tasse ointe de chocolat fondu, le mélange attendait le mouvement de ma cuillère pour se faire et, à la surface du liquide, s’est formée une fine membrane de lait chaud qui m’a instantanément portée des années en arrière, lorsque je refusais de boire mon lait s’il y avait cette petite pellicule. A ma mère j’ai répondu que non, je n’avais pas vu ma tante. J’ai ajouté que, là-bas, quelqu’un m’avait lu du Paul Gadenne, L’Avenue, et du Merleau-Ponty, L’œil et l’Esprit. Ce quelqu’un a commencé à me parler de chats car la serveuse venait d’apercevoir celui du patron dehors, gambadant joyeusement, elle avait exprimé sa surprise à haute voix et les quelques clients à proximité en avaient profité pour rebondir : lui a dit à son voisin de derrière qu’il aimait beaucoup les chats, qu’il en avait un. Comme je les regardais parler il m’a demandé si moi aussi j’aimais les chats. J’ai simplement dit oui. Et comment s’appelle-t-il, votre chat, a-t-il poursuivi. J’ai dû avouer que je n’avais pas de chat mais que je les aimais bien chez les autres. Dix minutes ont passé et il savait que j’étais hypokhâgneuse, que j’aimais beaucoup André Gide et les chats chez les autres. Il a parlé pendant des heures, souvent il me demandait de l’arrêter si cela m’ennuyait mais je lui disais de continuer, assez sincèrement. Il m’a vanté Paul Gadenne, j’ai répondu que je n’avais jamais entendu son nom, il trouvait ça tellement dommage qu’il m’a lu de longs passages, c’était joli et très poétique, il scandait chaque phrase comme s’il s’agissait de vers, son voisin de derrière a même applaudi à la fin du premier passage.

Quand il finissait de lire un extrait il se tournait vers moi plein d’espoir et me demandait ce que j’en avais pensé. Je répondais des choses sans intérêt mais il avait décidé de voir de l’intérêt partout, c’était valorisant. Il m’a encouragée à lui lire un passage de Paludes, j’ai choisi le récit du dîner avec les littérateurs et Angèle mais ça rendait moins bien que je l’aurais pensé, surtout après Paul Gadenne. J’ai promis de lire Paul Gadenne, d’aller assister à certaines conférences du Collège de France dont il vantait deux ou trois conférenciers. La serveuse nous jetait de temps à autre des regards étonnés puis désapprobateurs, elle devait se dire que mon voisin cultivé était malsain, que les hommes d’âge mûr n’avaient pas à adresser la parole aux jeunes filles. Peut-être qu’elle ne se disait rien de tout cela mais elle faisait figure de repère moral, elle avait son utilité, fut-elle projective. Il m’a lu d’autres textes, d’autres auteurs dont j’ai oublié le nom, puis ce qu’il avait lui-même écrit sur ces auteurs, des commentaires assez courts sur une phrase marquante, il me demandait sincèrement mon avis, j’essayais de le formuler intelligemment et il souriait, parfois il se figeait et disait « oui, voilà, exactement. » Il buvait un coca light. A la fin de sa lecture de l’introduction de L’œil et l’Esprit il a repris son souffle d’une telle manière que j’ai cru qu’il allait se sentir mal, après coup j’ai compris que ce n’était qu’une mise en scène de son admiration pour Merleau-Ponty. Il m’a parlé de ses études, de ses cours en médecine qui l’ennuyaient et de ses fuites vers les conférences que donnait alors Merleau-Ponty, « on le voyait penser ». A un moment j’ai cru que cet homme pouvait être Renaud Camus mais il ne le connaissait pas, je lui ai conseillé L’Éloge du paraître et il était encore plus heureux que moi de ce conseil. Pour chaque nouvelle chose qu’il évoquait en sachant pertinemment que je n’en savais rien il commençait en disant « j’imagine que vous savez très bien tout ça mais... », ce qui était plein de tact. Quand j’ai dû partir il m’a demandé mon prénom qu’il a prononcé lui-même quand il l’a su, en ajoutant que c’était très joli, évidemment. Il m’a dit « je vous aurais bien gardée pour dîner », j’ai répondu « une autre fois alors, avec plaisir. » Cette fin d’après-midi m’avait donné le sourire pour la soirée, ce qui devient de plus en plus rare je crois.



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